Encore une fois, Eunice, qui s’est affublée 20 ans plus tôt du pseudo Nina Simone en hommage à Simone Signoret pour cacher à sa mère prédicatrice sa pratique musicale licencieuse, enregistre une histoire qui ne parle que d’elle. Mais Dieu que c’est compliqué.
Ici, elle reprend une chanson de Randy Newman sortie l’année précédente, en 1977, qui parle de Baltimore. Une ville hors d’âge, en voie de désindustrialisation, épuisée, déprimée, où les perdants sont encore les mêmes, les prolos, en particulier les noirs. Une ville seule, folle et abandonnée. Comme elle.
Victime de violences conjugales par son mari et producteur, Eunice/Nina est partie vivre à la Barbade. Le mouvement des droits civiques, dont elle a été une icône de la version violente, favorable à un Etat autonome noir, l’a progressivement délaissé, elle et sa musique d’avant, ses excès qu’on n’a pas encore diagnostiqués comme symptômes de bipolarité. Le personnage était plus important que la musique, elle qui était persuadée que sa carrière de musicienne classique a été barrée par le racisme institutionnel (possible, même si l’institut qu’elle visait formait aussi des pianistes noirs avant et après elle). Il a bien fallu faire avec, et elle a mélangé le classique, le jazz, le blues, le folk. Idéal pour devenir le diamant de Greenwich village, mais pas pour vendre des disques. Alors quand on lui a proposé 3 000$ pour la cession définitive de ses droits d’auteur, elle n’a pas hésité. Au final, elle va vivre la misère la plus grande partie de sa vie et perdre un million de dollars de droits d’auteur. La vie d’artiste.
Mais en attendant, avec son caractère, son désir de contrôler sa musique, elle s’est brouillée avec l’industrie musicale américaine, elle est poursuivie par le fisc parce qu’elle refuse des payer des impôts qui financeraient la guerre du Viêt-Nam, alors elle se tire à la Barbade, où elle entretient une liaison avec le Premier Ministre, une vie hors-sol. Puis sur la suggestion de Miriam Makeba, elle prend sa fille de 12 ans sous le bras, sa bipolarité sans traitement et part s’installer au Libéria, retour à l’Afrique, qui n’est pas tant la source que l’horizon, le monde sur lequel l’aube se lève. Mais sans ressources, sans se produire. Forcément, ça se passe mal.
Alors bon, quand CTI lui propose un album à enregistrer à Bruxelles, elle accepte. Mais elle n’a plus le contrôle. On lui choisit des titres, comme ce Baltimore. Et plus grave, on lui choisit les arrangements, surfant sur la vague reggae, aseptisé à la sauce mondiale. Elle n’y croit pas, elle refuse. Pas question de chanter sur ces arrangements « corny », amidonnés : de la musique de loufiat, un costume de laquais, le contraire de toute sa vie.
Mais elle a signé, alors elle va s’exécuter. Au minimum légal : elle enregistre toutes les voix de l’album en une prise, en une heure.
Mais voilà, elle sait s’habiller d’histoires qui ne parlent que d’elle. Alors en une prise, en un petit bout d’une heure, malgré le scandale d’une musique qui est une insulte à tout ce qu’elle a donné d’âme au piano depuis 20 ans, dans ce studio de Bruxelles dont elle dira « on m’a enfermé dans une cave et obligé à chanter pour pouvoir en sortir« , malgré tout cela, elle va chanter Baltimore qui se meurt, comme elle même se meurt. Elle va chanter la condition ouvrière, la condition noire, comme la cinquantaine d’une femme malade et prisonnière.
On connait la suite, la vie de misère et de folie en France, jusqu’à sa mort à 70 ans, 25 ans plus tard. On sait la force iconique de son Sinnerman, le succès pop de la reprise de My Baby Just Cares for Me par une publicité Channel qui la resituera dans le paysage mondial de la musique. Le grand écart entre l’icône et sa vie de larmes, sa fille qui aimerait tant ne pas être furieuse des violences et parvenir à tout mettre sur le compte de la maladie, pour pardonner et vivre sa vie. On connait tout cela.
Mais il y a Baltimore. Baltimore qui ne parle que d’elle. Et elle qui ne passe par soi que pour parler des autres, de la justice, d’un arc-en-ciel qui se trouve pas loin, juste après la colère.
James Stewart & Marc Uhry
