La troisième lame trinidadienne. Roy Lewis est né en 1954, à Laventille au lieu-dit curieusement nommé East Dry River. Il a grandi dans l’émergence de la conscience noire, le Black Power trinidadien, un peu différent de celui des Etats-Unis parce que les circonstances politiques étaient autres, que la communauté afro-trinidadienne représentait 40% de la population et que les autres étaient essentiellement d’origine indienne.
Dès le collège et le lycée, il s’est illustré par l’éloquence de ses poésies, des chroniques sociales, raciales et politiques, qui lui ont valu d’être affublé par ses camarades de classe du sobriquet de Brother Resistance, qu’il a endossé. Il a poursuivi ses études jusqu’à une maîtrise en sciences sociales et en histoire, en 1980. Pour Roy Lewis, la musique est avant tout le véhicule de transport des connaissances, des identités, des combats des groupes dominés. Il incarne cette conscience, elle lui coule dans les veines, bien avant que le sociologue et historien Paul Gilroy ne forge le concept de « Atlantique Noir », pour désigner toutes ces circulations culturelles que nous évoquons cet été (cf. son indispensable livre L’Atlantique Noir, 1993. Paul Gilroy a été lauréat du prix Holberg, une sorte de prix Nobel des sciences humaines et sociales, pour donner une idée du niveau).
Alors forcément, à Trinidad et à Tobago, avec son compère Brother Shortman, dès 1979, ils forment un groupe, le Network Riddim Band. Ils proposent un mélange de rap et de soca, qu’ils nomment rapso (tiens, on avait une autre origine du terme dans un article précédent… les mythologies ne sont pas des religions, elles peuvent s’accommoder de versions différentes). Bien qu’ils intitulent leur premier album Roots of de Rapso Rythm, ils désignent Lancelot Layne comme fondateur apocryphe du genre, s’inscrivant délibérément dans sa filiation poétique et musicale et dans sa démarche de néo-griot et de réaffirmation des racines africaines. D’ailleurs en 1983, Roy Lewis change de nom pour devenir Lutalo Massimba. La même année, la police vandalise les locaux de répétition du groupe, jugé séditieux par le pouvoir en place et digne de répression avant même la sortie du premier album, ce qui est déjà un indice de succès. Ils sortent leurs trois premiers albums en trois ans et commencent à tourner et à être reconnus internationalement, ce qui provoque un virage à 180° des autorités de Trinidad et Tobago qui en font un emblème. Leur plus grand succès sera « Ring de Bell » en 1987, appelant à sonner la cloche de la liberté et de la justice.
Que vous soyez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront blanc ou noir et voilà qu’en 1992, neuf ans après avoir été la victime d’exactions policières, Brother Résistance est décoré de la médaille du colibri (Hummingbird Medal), la légion d’honneur locale (on notera toutefois avant de se gausser, que le gouvernement trinidadien reconnaît l’importance majeure d’un artiste rap en 1992, alors que les premiers disques du Suprême NTM et de IAM en France ne datent que de 1991…).
Et la notoriété enfle, on retrouve Brother Resistance à un festival de musique à New York, à un festival de poésie dub – ça existe – à Toronto, etc. Avec elle, les honneurs pleuvent : il est accueilli au Queen’s Royal College Hall of Honour, pour sa « contribution au développement humain et ses apports remarquables au bien-être de la nation. » Il devient même Président de la Trinbago Unified Calypsonians Organisation, avant de s’éteindre d’un cancer à 66 ans.
Mais toute la pompe et la reconnaissance officielle n’effaceront pas ses paroles :
I work my finger to the bone for me country
I squeeze blood out of stone for me country
The people in authority
mashing up my family
So much a years that we sweat and toil
Is we blood and tears what till the soil
But we still suffering
And we children can’t see the way, hey
I wake up in the morning and it’s more unemployment
I cyar take dat
I wake up in the morning and it’s more retrenchment
I cyar take dat
When they going to stop all this humiliation
I cyar take dat
Wake up in the morning more frustration
I cyar take dat…No!
Ain’t taking that, so
People ain’t taking that
James Stewart & Marc Uhry