Il n’est pas toujours bon d’arriver en avance. C’est ce que devait ruminer Eugène Mona, dans son quartier de Morne Calebasse, en assistant au succès national, voire international de Kassav ou Malavoi.
Lui est né en 1943 au Vauclin, une commune rurale du sud. Il est issu d’une famille modeste, va à l’école le moins longtemps possible et commence à travailler comme ouvrier agricole, puis comme charpentier. Et il chante, il joue de la musique.
Eugène Mona n’est né que 40 ans après l’éruption du Mont Pelée, la plus meurtrière au monde, au XXème siècle. Une éruption qui a duré trois ans et demi et qui le seul premier jour a littéralement rasé Saint-Pierre, la plus grande ville de la Martinique : ce seul premier jour, 30 000 morts, soit le cinquième de la population de l’île, pour 3 rescapés. A cette échelle, ce ne sont pas seulement des individus qui ont disparu, c’est toute une mémoire collective, toute une culture qui chancelle et se sent en péril imminent de disparaître. Alors, le chant et la musique, qui sont le patrimoine et la mémoire des pauvres, des analphabètes, deviennent encore plus important, presque sacrés.
Il s’appelle encore Georges Nilecam, mais comme beaucoup d’Afro-descendants de sa génération, il refuse les identités assignées par les anciens maîtres (il a le même âge que Mohamed Ali). Il est adolescent, il chante, il joue de la musique. Avec intensité, avec facilité, avec grâce. La Martinique est un écheveau de cultures musicales, qui cohabitent et se synchrétisent en nouvelle nomenclature. Les influences africaines et européennes sont aussi nourries du souffle des autres îles de la Caraïbe, des migrants indiens. Il y a la culture des villes, celle des plantations. Et il y a la culture des Mornes, ces forêts montagneuses difficilement accessibles, où se sont réfugiés les Marrons, esclaves en fuite ou affranchis, qui ont développé leur propre esthétique.
Dans la musique des mornes, le Bèlè occupe une place centrale. Il est issu d’une volonté affirmée de renversement des valeurs, portée par les « Nouveaux Libres », lors de l’abolition de l’esclavage. Une société paysanne d’entraide se forme, et les coups-de-main sont rythmés par des danses qui incarnent le collectif. Aujourd’hui il se décline en infinité de variations : le bèlè courant, qui exprime différents aspects de la vie, avec différentes nuances (bèlè cho, bèlè dou ou bigin bélè, bèlè pitché), déterminés par le chant ; le gran bèlè plus mélancolique qui chante la fécondité de la terre ; le béliya qui incarne l’annonce d’une nouvelle importante ; le marin bèlè plus épuré ; lalinklè (la lune claire) sans doute issue des pratiques religieuses des esclaves, avec encore un tas de danses, la kalennda, le mabélo, le bénézwel, le ting bang, le kanigwé, le woulé mango… Et on parle ici uniquement d’une culture figée par les descriptions déjà anciennes, qui n’intègre pas toutes les figures de dancehall, de bouyon et de toute l’effervescence des dernières décennies.
Et à côté du bèlè, il y a le Chouval bwa (ou des tibwa, faits de branchettes de goyaviers battent la mesure sur l’armature en bambou du manège), ou le Danmyé, une sorte de capoeira martiniquaise. Et on ne parle ici que de la culture des Mornes, qui se distingue des musiques de bal, de tout ce que les ports ont pu absorber de marins des quatre coins du monde, en plus des colons et de leurs esclaves.
Voilà toute la richesse de la culture qui a vacillé sous l’éruption du mont Pelée, trois ans et demi sous sa fumée et sous sa lave. Voilà toute la culture que porte le jeune Eugène Mona, celui qui sera appelé « le nègre debout » ou « poto mitan. » L’affirmation décoloniale, augmentée de la peur de disparaître. Il est encore adolescent lorsqu’il rencontre le flûtiste Max Cilla, une figure des mornes, qui lui transmet une flûte en bambou et lui laissera une trace stylistique indélébile. Eugène Mona reprend l’héritage des mornes et le fait fructifier : il y incorpore du jazz, des rythmes tamoules, des influences caribéennes nouvelles.
Il sort son premier album, Bwa Brilé en 1973, qui lui vaut immédiatement une reconnaissance locale. Chaque représentation est un manifeste. Il a une forte personnalité et il a la générosité de la partager. Chaque sortie est une revendication poétique et identitaire de la culture des mornes, mais en refusant de la figer, de l’essentialiser, de la folkloriser.
Malgré des tentatives de porter et représenter cette culture au-delà de son île, Eugène Mona ne parvient pas à s’imposer. Il compose pourtant la musique du film Rue Cases-Nègres en 1983, qui est le film manifeste d’une génération et qui a alors un fort retentissement. Ce choix le pose comme une sorte de parrain de la musique martiniquaise. Mais non, rien n’y fait. Sa personnalité ombrageuse, secrète, sujette au vague-à-l’âme ne l’aide pas forcément. Il se replie progressivement sur lui-même et limite ses apparitions publiques. Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard, qui ont douze ans de moins que lui reprennent le flambeau, lorsqu’ils forment Kassav, ils glissent sur le sillon qu’Eugène Mona a tracé en intégrant beaucoup plus d’influences pop, en jouant avec le système plutôt que contre, sans pour autant devenir les marionnettes caribéennes de l’industrie musicale, comme d’autres. Eugène Mona les a vu émerger et conquérir le monde.
Mais pas longtemps. Suite à une altercation avec un voisin, il est victime d’une probable congestion cérébrale et décède à 48 ans, provoquant une onde de choc dans la Martinique, qui suffit à indiquer à quel point il a été un marqueur de l’identité créole.
Rest in beats.
James Stewart & Marc uhry