MÊME LE FROID TREMBLE

Même le froid tremble           Parce que rien ne peut les empêcher de vivre !

Elle c’est La Rucia, la blonde. Elle a les yeux verts, un visage de colon et balade avec insouciance son « caliente derrière». Elle a 18 ans, elle est « bonne », elle aime le sexe, la scène, la cordillère des Andes « drapée dans ses neiges éternelles », et « la rougeur ondoyante de la terre à l’aube ». Elle aime sa mère « aux mots remplis de tendresse et à l’espoir révolutionnaire », et celui qui n’est pas son vrai père, son « papito negro ». Elle a décidé d’être athée et communiste mais embrasse le médaillon de sa première communion et communique avec les fantômes.

Ses amies : La Maca et La Moni. Des filles des bas quartiers qu’elle a rencontrées à l’université. À elles trois « elles forment une meute ». Elles provoquent et « enfilent les gros mots comme des perles ». « Ensemble [elles sont] sataniques et puissantes, ensemble [elles n’ont] peur de rien ». Parce qu’elles savent  : même le froid tremble.

C’est avec elles, qu’elle décide de partir, un soir, de sauter dans le Condor bus et de fuguer vers le Nord : direction la Tirana. Une urgence de fuir la favela, sa misère, son tas d’ordures et ses limaces. Un besoin d’aller voir le désert, de parler à la Vierge Noire. Un besoin de quitter son costume de Petit Chaperon rouge, de cesser d’être une proie et de « décider de son futur ».

Fuite, road trip, pèlerinage… à moins qu’il ne s’agisse d’une odyssée féminine.

Odyssée, parce que voyage plein de péripéties où le mythe côtoie le fait divers. On y rencontre un cyclope, un homme-chien qui garde l’entrée d’un camion, toutes sortes de figures d’ogres libidineux et avinés, prêts à dévorer leurs filles, une Dame blanche vengeresse, un psychopathe et des limaces « sirènes des égoûts ».

Odyssée, parce que voyage initiatique. C’est à Calama, dans le ventre d’un café con piernas, après avoir passé les portes d’une entrée figurant « l’origine du monde », loin des griffes des hommes et entourées de leurs « sœurs », que s’opèrent le passage, l’affranchissement et la métamorphose des héroïnes.

Odyssée parce que cette fuite en avant se double d’un voyage rétrospectif. Un retour aux origines et à l’histoire de cette terre chilienne hantée par ses fantômes et pétrie de ses monstres. Ces ordures que la mère essaie de balayer, tous les matins à l’aube. Celles de la dictature, de La Venda Sexy ou celles de la Colonia Dignidad qui remontent à la surface de la mémoire de la narratrice à coups de «Je me souviens ». Partir mais ne pas oublier d’où l’on vient. Ni perdon, ni olvido. Et l’écriture énumère les immondices laissées par la dictature comme elle énumère les déchets qui ont édifié « le château malade » surplombant la favela, parce que « dire est un acte de résistance ».

Alors, pour pouvoir comme les pélicans « planer sur les immondices », même si c’est « dans la main de fer d’une pelleteuse » et pour « voir de la beauté au milieu de tout cela » : face au bleu de la peur, au froid de la misère, au machisme et à la violence des « sales types », aux corps inertes des filles violées, à la raideur « des morts de la dictature momifiés par le sel du désert », au mutisme d’un peuple traumatisé, le roman de Nicole M. Ortega répond par le mouvement, les kyrielles rythmées par les anaphores, la danse, la musique, le sexe (comme si l’antidote était dans le poison), l’émerveillement, l’amour vrai, le chaos multicolore, les carnavals de couleurs et les défilés de joie. « Parce que rien ne peut les empêcher de vivre ! »

Madame B.