Les texticules de Pedro # 26

Le silence de Dashiell Hammett

Il s’agit d’un livre de Dashiell Hammett, sobrement intitulé Interrogatoires et publié aux éditions Allia (1). Ce n’est certes pas le plus volumineux, ni le plus célèbre, des ouvrages de son auteur. Rien à voir avec ces chefs-d’œuvre du roman noir (hard boiled), genre dont il fut le fondateur, que sont La Moisson rouge ou Le Faucon Maltais. En fait, Hammett n’a rien écrit du texte contenu dans ce volume, puisqu’il s’agit de la retranscription de ses propos. Ou plus exactement des propos qu’il n’a pas tenus. Qu’il a refusé de tenir.

Dashiell Hammett (1894-1961) était un auteur de romans, de nouvelles et de scénarios pour le cinéma hollywoodien. C’était aussi un homme engagé à gauche, notamment un soutien actif du mouvement ouvrier, des combats contre le fascisme et des luttes contre la ségrégation. Il était le président du Civil Rights Congress de New York, affilié au Parti communiste américain. Il fut à ce titre une des principales victimes, aux côtés de nombreux écrivains et professionnels du cinéma, de la « chasse aux sorcières » engagée, dans le contexte de la guerre froide, contre les intellectuels et artistes suspectés de sympathies communistes. Pilotée à partir de 1947 par le sénateur républicain Joseph McCarthy, la « Commission des activités antiaméricaines » a mené des dizaines d’auditions pour mesurer l’avancée de l’influence communiste, en sollicitant des dénonciations et en prononçant des interdictions de travailler à l’encontre des blacklistés (2).

Interrogatoires présente la retranscription de trois auditions de Dashiell Hammett. La première visait à lui faire avouer qu’il était bien un responsable du Civil Rights Congress ; la deuxième qu’une de ses nouvelles (Night Shade) visait à diffuser l’idéologie communiste ; la troisième qu’il était bien membre du Parti communiste. En ces trois circonstances, l’attitude d’Hammett fut la même : un refus systématique de répondre aux questions les plus politiquement orientées, fondé sur le 5e amendement de la constitution des Etats-Unis qui permet à tout citoyen de refuser de témoigner contre lui-même. Il refusa notamment de livrer la moindre information permettant d’identifier et de retrouver ses camarades de parti. Le silence obstiné d’Hammett face à ses inquisiteurs est une des plus belles marques de dignité politique qui soit, et si Interrogatoires est un livre exemplaire, c’est parce que s’y trouve répété ce dialogue :

« R : Je refuse de répondre car la réponse peut me porter préjudice.

Q : Je vous ordonne de répondre.

R : Votre honneur, je refuse de répondre pour les raisons invoquées. »

Les intellectuels et artistes français d’aujourd’hui ne sont certes pas soumis à la même répression qu’Hammett et les autres membres de la gauche américaine au tournant des années 40-50. Mais se font entendre de bien désagréables échos de cette volonté de débusquer et faire taire ceux et celles qui « pensent mal ». Ce ne sont plus les idées communistes qui sont en cause mais, affirment Valeurs actuelles et Le Figaro, l’« islamo-gauchisme » qui « gangrène » l’université. Se disant inquiète de cette influence pernicieuse, une ministre de l’Enseignement supérieur — qu’on aurait aimé plus loquace et plus active sur les suicides d’étudiants — a annoncé qu’une commission d’enquête allait se pencher sur les universitaires qui diffuseraient de si pernicieuses idées. Et pourquoi pas les faire comparaitre devant un tribunal politique, les inviter à dénoncer leurs collègues (3), les licencier, retirer leurs livres des bibliothèques ?… Bien sûr, le communisme américain avait une existence réelle, tandis que l’islamo-gauchisme est un ectoplasme inventé par la fachosphère qui ne fait cauchemarder que la bourgeoisie conservatrice. Mais, justement, l’inconsistance de la notion peut s’avérer des plus malléables pour faire taire le maximum de voix discordantes.

 

 

Hammett, à qui son attitude valut la prison, n’est pas toujours resté silencieux pendant ses interrogatoires. Laissons-lui la parole en conclusion, en reproduisant sa magistrale réponse au sénateur McCarthy :

« Le président McCarthy : Mr Hammett, si vous dépensiez, comme nous le faisons, plus d’une centaine de millions de dollars par an pour financer un programme dont la vocation supposée est de combattre le communisme, et si vous étiez responsable de ce programme de lutte contre le communisme, achèteriez-vous les œuvres de quelques 75 auteurs communistes et diffuseriez-vous leurs livres aux quatre coins du monde, estampillés d’une approbation officielle ? (…)

            Mr Hammett : Eh bien… je crois… enfin je n’en sais rien… si je devais lutter contre le communisme, je ne pense pas que je le ferais en permettant aux gens de lire un quelconque livre. »

Pedro

 

  1. Dashiell Hammett, Interrogatoires, Paris, Allia, 2009 (traduit de l’anglais par Nathalie Beunat).
  2. Le scénariste communiste Dalton Trumbo a remporté deux oscars alors qu’il était officiellement interdit de travailler pour Hollywood, dont un pour le scénario de Spartacus. Beau pied de nez aux inquisiteurs.
  3. Déjà certains universitaires se montrent dignes d’un Ronald Reagan, qui dans les années 1950 débusquait ses collègues acteurs de gauche au profit de McCarthy, en dénonçant publiquement ceux de leurs pairs qu’ils accusent de complaisance islamogauchistes. Voir ici la récente tribune calomnieuse contre le sociologue Michel  Wieviorka et, , la réponse cinglante de ce dernier.