#61 – Poésie Eskimau 2 : Aqqaluk Lynge / Al Purdy

Aqqaluk Lynge (Groenland, né en 1947).

poète et homme politique Kalaallit (Inuit du Groenland). Il a été Président du Conseil Circumpolaire Inuit de 1997 à 2002 et fait partie depuis 2004 des huit membres du Comité Permanent des Nations-Unies sur les Questions Autochtones.

Il a notamment critiqué la valorisation mémorielle du Danois Knud Rasmussen, dont la « première traversée du passage de l’Ouest » (du Groenland à l’Alaska) s’est effectuée en compagnie de compagnons autochtones invisibilisés par l’histoire, en particulier l’exploratrice inuit Arnarulunnguaq (1896-1933).

Ici, deux poèmes d’affirmation politique et culturelle autochtone

Une vie de respect

Aux vieux  jours
Quand nous vivions encore nos propres vies

Dans notre propre pays

Nous pouvions entendre
Un lointain tonnerre —
Les caribou approchaient
Deux ou trois jours à l’avance
*
Nous ne comptions alors pas les animaux , mais nous savions
Que lorsque le harpail de caribous arrivait
Il faudrait sept jours
Avant que le dernier ait traversé la rivière
Nous ne les comptions pas
Nous n’avions pas de quotas
Nous savions seulement
Qu’un sanglot d’enfant
Qu’un pleur de mouettes
Pouvaient effrayer et disperser les bêtes
*
Nous savions alors
Qu’il existe un équilibre
Entre les animaux et nous,
Une vie de respect mutuel
*
Maintenant nous sommes comme en garde à vue
Les gardes sont partout
Nous sommes interrogés sans cesse.
Dans Votre fringale sans fin de richesses et de terres
Vous nous faîtes suspects,
Vous nous forcez à justifier nos existences
*
Sur les cartes du pays
Nous devons dessiner des points et des lignes
Pour montrer que nous avons été là —
Et que nous y sommes toujours,
Là où les renards courent
Et où les oiseaux nichent
Et où les poissons fraient
*
Vous circonscrivez tout
Et vous nous demandez de prouver
Que Nous existons,
Que nous avons l’usage d’une terre qui a toujours été nôtre,
Que nous avons un droit sur nos terres ancestrales
*
Et maintenant c’est nous qui demandons :
De quel droit êtes vous là ?
_ _ _ _ _
Nous écoutons les anciens
Je le rencontre sur la terre
Chassant l’oie
C’est aujourd’hui dimanche, dit-il
Personne n’est autorisé à tirer
C’est ce que les Anciens disent
Et nous écoutons les Anciens…
Parfois
*
Un vol d’oies arrive
Luttant contre le vent
Il prend un fusil
Et tire vers elle
L’une tombe au sol
Les autres s’envolent au loin
— Voilà, c’est dimanche
*
Une volée de lagopèdes
bondit en cercle autour de nous
nul pleur de s’entend
les hibous chassent
et les lagopèdes cherchent la protection des Hommes
– donc nous ne les chassons pas.
C’est ce que disent les Anciens.
Et nous écoutons les Anciens…
parfois.

 

Al Purdy (Canada, 1918-2000)
Poète iconique, il a publié 39 recueils au cours de ses 56 ans de carrière. Il a écrit ce poème à propos de la « Culture de Dorset », la civilisation qui a précédé la culture Inuit autour du cercle polaire, pendant 2 000 ans (environ 500 av JC – 1 500) et dont nous n’avons connaissance qu’à travers les artefacts qui en subsistent.
Lamentation pour les Dorsets [1] -1968
Ossements animaux et anneaux de tente moussus
Grattoirs fers-de-lances       des cygnes creusés dans l’ivoire
Tout ce qui rappelle les géants Dorset
Qui pilotaient les vikings sur leurs longs vaisseaux
En parlant aux esprits de la terre et des eaux
— une vision de vieux hommes terrifiants
Si larges qu’ils cassaient le dos des ours
Si petits qu’ils peuvent se cacher derrière les chevrons faits d’os
Dans le cerveau des chasseurs modernes
Parmi les bonnes pensées et les choses tièdes
Et sortent à la nuit
Cracher sur les étoiles
Les hommes grands aux doigts malins
Qui n’avaient pas de chiens et traînaient leurs traîneaux
A travers les océans gelés du nord
Maladroits géants
                     Tueurs de phoque
Ils ne pouvaient pas rivaliser avec les petits hommes
Venus de l’ouest avec leurs chiens
Ou autre dans un cycle climatique chaud
Les phoques sont retournés aux eaux froides
Et les Dorsets perplexes se grattaient la tête
De leurs pouces velus autour de 1350 ap. JC
–ne trouvaient pas de réponses
Ils partaient alentour se disant l’un à l’autre
Plaintivement
             « Qu’est-ce qui ne va pas ? Qie s’est-il passé ?
              Où sont passés les phoques ? »
Et ils sont morts
Les gens du vingtième siècle
Locataires d’appartements
Cadres de la mort au néon
Faiseurs de guerre avec des bidules qui explosent
— ils ne nous ont jamais imaginé dans leur futur
Comment pouvons-nous les imaginer dans le passé
Accroupis sur les glaciers mouvants
Il y a six cents ans d’ici
Avec des lampes rougissantes ?
Aussi loin ou peu s’en faut
Que les trilobites [2] et les marais
Quand le charbon est advenu
Ou le dernier grand reptile
Sifflant sur un mammifère de la taille d’une souris
Qui couinait et fuyait
Ont-ils le moins du monde perçu
Ce qui leur arrivait ?
Quelque vieux chasseur à la jambe boiteuse
Mâchée par un ours
Assis dans une tente en peau de caribou
— le dernier Dorset ?
Appelons-le Kudluk
Et regardons-le assis là
Gravant des cygnes d’ivoire de 10cm
Pour une petite-fille morte
Les emportant loin de son esprit
Les endroits dans son esprit
Où les images se logent
Il choisit un outil en pierre tranchante
Pour creuser un système de lignes parallèles
Des deux côtés du cygne
Qu’il tient de sa main gauche
S’affaissant pour transmettre
Le poids de son corps
Du cerveau au bras et à la main droite
Et l’une de ses pensées est devenue ivoire
La gravure est posée de côté
Dans l’obscurité naissante
A la fin de la faim
Et au bout d’un temps le vent
Couche la tente et la neige
Commence à la recouvrir
Après 600 ans
La pensée d’ivoire
Est encore chaude