#6 – Tusiata Avia – Ne punissez pas les riches / Grosse pute basanée / Journal des menaces de mort, 20 avril 2023

Tusiata Avia  (Nouvelle-Zélande, minorité Samoa, née en 1966)

Ne punissez pas les riches

Oh, Nicola [1], je n’ai vraiment pas que cela à faire aujourd’hui.  Je lessive les murs bon dieu. Je fais des nouilles chinoises pour mes bébés bon dieu, et tu nous dis : ne punissez pas les riches, alors il me faut m’asseoir une minute pour écrire un poème.

Car que ferais-je d’autre ? Quand toi et Chris et David dites de la merde qui nous rend dingues et désarmés et ébahis, que ferais-je d’autre ?

Te comparer au capitain Cook[2] ? Te traiter de pute ? Ou David la pute ou Chris la pute ou Winston ? Que faire d’autre ?

Viens qu’on s’explique, chérie, qu’ai-je d’autre à perdre ?

Ne punissez pas les puissants
Bouffez les pauvres

Nous sommes gros et gras ces temps-ci, Nicolas, les pauvres ne sont pas minces comme vous les gars, nous sommes gras de toutes ces nouilles express (tu serais surpris du gras contenu dans ces merdes) et des pains et brioches à 1$ ici à Auckland Sud et Porirua et Aranui. On n’a pas d’épicerie bio dans nos quartiers pouraves, chéri, qui aurait du fric pour ça ou de l’essence pour se rendre jusqu’au supermarché ?

Ouais, ne punissez pas les riches – quels qu’ils soient. Je n’en ai de fait rencontré aucun, ils ne viennent pas dans nos bicoques ou nos garages et ni même ne connaissent nos frères basanés qui y vivent, qui parlez tous comme si vous nous aviez même rencontrés (tu vois la ref, hein chéri ?).

Bouffez les pauvres plutôt. Nicky, on est gras et juteux et nos gamins sont remplis de flegme, tout en calories frigorifiées. Ouais, même ici dans le subtropical Auckland Sud, Nic, les murs se lessivent et les chambres sont froides.

Les gamins et leur toux sont ceux que tu devrais punir, ils font courir notre économie à sa perte avec leurs visites médicales gratuites, mais ne t’inquiète pas, Nicky, bouffe-nous. Tu sais que nous avons un passé cannibale et tu postules à être reine, et la royauté se réserve toujours les pièces de choix- l’arrière de la nuque est le meilleur morceau- alors en avant pour le barbecue, pour le hangi façon maori, pour le umu.

Allongez-nous et enroulez-nous dans le drapeau néo-zed, allongez nos bébés pleins de mucus et enroulez-les de bleu qui est aussi la couleur des Crips’[3].

Vous les gars avez beaucoup de choses en commun – les Crips et le Parti National- vous vous entraînez dur, tous. Les Crips s’entraînent depuis qu’ils sont bébés, dans les rues qui sont leurs centres de formation militaire. Et la Parti National entraîne nos bébés dans leurs camps d’entraînement. Les profits, le racket, la loyauté au gang, le bleu contre le rouge.

Ne punissez pas les riches.
Bouffez les pauvres.

Comme je le dis, chéri, nous sommes gras et pleins de calories. Nous vous laisserons faire tout le jour, les morceaux de choix de nos nuques vous énergiseront à travers ces temps difficiles, cette récession qui vient, ces durs combats des urnes qui viennent. Nous vous tiendront si chaud, que vous devrez ouvrir vos fenêtres la nuit et inspirer profondément l’air parfumé d’Epsom et de Khandallah et de Merivale.

Prends un gros morceau de nous, chérie.
Ne punis pas les riches
Bouffe les pauvres.

[1] Probablement Nicola Willis, femmepolitique néo-zélandaise, porte-parole du Nattional Party, aux origines et à l’enfance particulièrement privilégiées et au positionnement néo-libéral fortement assumé.

[2] James Cook (1728-1779), capitaine de la Royal Navy et « découvreur » de l’Australie, de la Nouvelle-Calédonie et de la Nouvelle-Zélande.

[3] L’un des deux grands gangs aux Etats-Unis, arborant des pièces de vêtements bleus en signe de reconnaissance, qui a essaimé dans les années 1990 en Nouvelle-Zélande, particulièrement présent dans le sud d’Auckland, le quartier de Tusiata Avia

 

Grosse pute basanée #23 : elle reçoit une visite électorale de Christopher Luxon[1]

Si tu es assise dans un garage dans les quartiers sud d’Auckland avec tes deux frères, dis à tes sœurs de rester dehors dans la rue, à japper après les bagnoles clinquantes pour y trouver des membres de gangs ou du Parlement.

Si tu es assise dans un garage des quartiers sud d’Auckland avec tes deux frères, cache ton bac, ton master, ton doctorat, tes médailles des arts, des sciences, des sports, de la santé et de la technologie. Pense plutôt à quoi tu es passée d’appartenir à un gang et à une vie de crime.

Si tu es assise à Auckland Sud avec tes deux frères – écrire un opéra pour Sole Mio ou Isabella Moore ou Pene Pati, le nouveau Pavarotti- fais une pose et appelle un mec de gang et achète-lui de la meth. Fais-toi un bon délire, bordel de Dieu !

Si tu es assise à Auckland Sud avec tes deux frères à discuter la majestueuse architecture des atomes, le rythme des marées et la luminescence des galaxies – boucle-là immédiatement et envisage de que la vie de gang peut t’offrir.

Si tu es assise dans un garage à Auckland Sud avec tes deux frères et des membres de gangs ou des députés, tu es sur la bonne voie professionnelle, quel que soit le gang que tu rejoignes.

Si tu es assise dans un garage à Auckland Sud avec un certain député, occupe-le avec tes histoires d’appartenance à un gang, pendant que tes deux frères bricolent la serrure de sa BMW Série 7 pour choper les clés de je ne sais quelle autre de ses luxueuses voitures ou maisons ou les numéros d’un de ses comptes off-shore.

Si tu es assise à Auckland Sud avec le député et que ta fille apporte des tasses de thé et des petits pains à la coco et se penche pour chuchoter à ton oreille : il vaut 30 millions de dollars, maman -occupe Luxon avec une conversation sur l’envoi de criminels âgés de 10 à 17 ans en camps de redressement et dis à ta fille de cacher les enfants dans la penderie, sous le lit et dans le congélateur.

Si tu es assise à Auckland sud avec le futur Premier Ministre 2023 après son énième dérapage raciste, enfile-lui un gilet orange et cloue-le lui de quelques pointes avec tes deux frères basanés qui ricanent en arrière-plan.

Balance-le jusqu’à Christchurch retourner des burgers au McDonald du ciné-parc.

Salut les gars, je suis ici au McDo Merivale est c’est vraiment un endroit génial. J’ai énormément d’estime pour les gens, les Arches d’Or, les bagagistes d’Air New-Zealand, les centres d’appel, les apprentis. #Luxonlejob !

[1] Christopher Luxon est Premier Ministre de la Nouvelle-Zélande depuis le 27 novembre 2023, au titre du Parti National (Conservateur). Il était auparavant PDG de la compagnie Air New-Zealand.

 

Journal des menaces de mort, 20 April 2023

J’ai rêvé d’avoir un harceleur, pas un harceleur-je-t’aime mais un herceleur-je-te-déteste
un harceleur-je-te-veux-morte
et c’était pendant les JO

alors je me suis réveillée et me suis souvenue :
ah mais c’est vrai, c’est la vraie vie, ce n’est pas les JO
pas les vrais JO avec des gens qui courent et qui sautent et qui nagent
mais ici dans la vraie vie il y a des gens qui portent des torches
pas la torche olympique
et pas des gens habillés de capuchons blancs pointus, mais des gens habillés en gentils Kiwis
des Kiwis horrifés, vertueux, furieux
portant leurs torches à travers le pays
sur les marches de la Commission des Relations Raciales et du Conseil Néo-Zélandais des Média
et sur les ondes ou en ligne
tellement en ligne
parce que
je suis raciste
je suis une terroriste
je suis une femme à la peau brune et
je suis une incitation à la violence
parce que
si un homme blanc faisait ça, il serait démembré
mais moi, allons, regardez-moi : harceler cette vie immaculée

alors je me suis souvenue, ah c’est vrai :
c’est la vraie vie et quelqu’un veut vraiment que je disparaisse
un homme réel, avec un nom réel, dans ma ville créelle
m’a menacée et me préfèrerait silencieuse ou blessée ou peut-être même morte
je suis trop nerveuse pour l’ouvrir et la lire
alors je laisse ma famille la lire et me dire ce qu’ils pensent qu’ils devraient

quand je raconte ça à la police ils me disent :
il n’y a pas grand-chose que nous puissions faire
parce que si cet homme dit : ce n’était pas moi

je n’ai pas envoyé cette menace
quelqu’un d’autre a usurpé mon nom
s’il dit cela, alors il n’y a rien que nous puissions faire.

Je n’ai plus eu de nouvelles de la police depuis lors.

O

Je me demande ce qui se passerait si mon harceleur-je te-veux-morte
agrippait sa lettre et dirait : oui, c’était moi, j’ai utilisé mon propre nom.
admettait : c’est moi. Oui, je la veux morte.

je me demande ce qui se passerait alors
irions-nous au tribunal ?
être ensemble dans un endroit où je pourrais le voir clairement et il pourrait me voir

comme si nous étions en rencart avec des entremetteuses
ensemble mais séparés par des gens qui parlent pour nous
parce que tout est relation

tout ce qui arrive, arrive à l’intérieur d’une relation.

O

Je me demande ce qui arriverait si je regardais cette lettre
cette lettre-je-te-veux-morte
je me demande quels mots y giseraient

seraient-ce des mots courts dans des phrases courtes, staccato
comme un rapide enchaînement d’uppercuts, comme voir les étoiles, vaciller et s’effondrer
ou comme une mitrailleuse trouant toutes les parties de mon corps à la fois

ou seraient-ce des mots longs et sinueux, enveloppant
les uns, les autres, les uns, les autres, pressant mon souffle hors de ma poitrine
pressant une douleur chaude au creux de mon estomac

est-ce qu’ils se cabreraient pour me regarder, m’hypnotiser
en un instant, me mordre entre les sourcils
inoculer leur poison droit dans mon cerveau

est-ce que le mots seraient des mots dansants
titubant encore et encore
tournant et tournant si vite, si vite

le monde entier aurait envie de vomir.