#4 Mahnaz Yousefi – Rasht

Mahnaz Yousefi, Iran, née dans la ville de Rasht en 1989. Le poème a été publié en 2013.

RASHT

Rappelle-toi maintenant ton lourd accent, Rasht
Rappelle-toi maintenant nos corps trempés de pluie
qui arrachaient leur vêtement à la nuit
Rappelle-toi maintenant tes mains vertes
qui sont de cette matière grise puante
Pas de mémorial en hommage à la ville
De l’hôpital familial nous sommes arrivés à l’hôpital Razi
Avec une poignée de veines et de cachets déglutis
Avec une femme en travail, avec des klaxons et des souffrances comme toujours

Hey Rasht !
Avec ce trafic dense autour de ton anus
Les chiens ne comprennent pas tes conducteurs
aux nuits insomniaques
La vérité, Rasht, la vérité c’est
quand un couple de cousins se sont tués eux-même lors d’une querelle familiale
Nous lorgnions du côté de Siyahkal et de Lahijan ou encore d’autres villes
Nous nous souvenions de la rue Resalat
et de l’ambulance déjà loin de cette maudite place
détruite en vain par les distances familiales
Ville vaine avec tes quatre saisons
suspendues à la pluie
La vérité, c’est que nous n’avons jamais été tiennes

Pas de mémorial en ton hommage
Les parfums âcres de Zarjoob
Les parfums âcres du bazar
Nous avons peur des seins de mère qui sentent le vendeur de poisson
Nous avons peur, Rasht
Le loup te renifle de trop
« Loup » etait aussi l’identité paradoxale de ton écrivain
Qui avait une relation lointaine avec le défunt
Mais il n’arrêtera pas
Et qu’est-ce qui peut te faire comprendre quels hommes
ont fini morts
Oh, quels hommes !
En pyjamas rayés à Lakan

Avec tous les autres visages désolés à côté des leurs derrière les barreaux
Et qu’est-ce qui peut te faire comprendre le rôle crucial joué par l’aéroport
Comme les tétons enflammés d’un sein malade
d’un cancer sans fin et l’instinct et la nature
Et qu’est-ce qui peut te faire comprendre que la nature était bleue à l’époque
Tu es seule dans les sables
Tu es seule dans les cerfs-volants
Hey Rasht, tu étais le Nord et jusqu’alors tu n’avais pas de mer, Rasht
N’avais pas de mer, Rasht
N’avais pas de mer…
Pauvre père
Qui avait juste planté du Mozhdehi sur ta place dieusoitloué
Pauvre père

Simplement à cause de toi il a été déshumain
Bien qu’il soit un homme debout
Simplement il se tient droit sur la rivière Sepid
La langue pendante est une file à perte de vue
Simplement il se tient le dos tourné à Téhéran
Un os dans la bouche et un hurlement meurtri
Pauvre père
Simplement il ne savait pas que son chemin ressemblait à la tête et au cou d’un chien solitaire

Simplement ce désarroi
Simplement cette désorientation
Simplement cette apatridie
Nous sommes simplement quelques putes plus lourdes que toi

Tu peux encore Ali

Tu peux encore Hassa

Mitra Soheil Hooman Farzam

Vous pouvez encore les enfants du voisin
Emad et Samira
Tu peux encore Saeed qui était seul sur cette maudite place
Si seulement il y avait un monument en votre hommage nous pourrions prier pour vous
Si seulement vous aviez su que la nature était Lahijan, qui était en pointe à l’époque
Vous pourriez dire hani plutôt que hande
Vous pourriez dire tara plutôt que tebe (1)
Et n’utiliser aucun autre verbe que fuck

– combien de temps Amin trouve refuge sur ta putain de place ?
Toi,
Matée, caillassée,
Retranchée de ton anus

Amin était silencieux…

Tant de noms noms
Nous voulons les noms, marre des noms
Avec toi rien à faire, Rasht
Avec n’importe qui d’autre rien à faire, Rasht
Nous n’avons simplement rien à faire d’autre que prendre notre tension
Nous n’avons qu’à simplement prendre notre tension et nous n’avons rien à faire
Ma très chère Rasht !
Avec ta matière qui gloutonne le sein
Avec le combat à boire plein la bouche
Avec quelques verres de lait après les pilules de suicide
Nous avons erré autour de tes pharmacies nuit et jour
Tout le temps nous étions à court d’antidépresseurs
Nous avons essayé les contraceptifs
Mais on se faisait tout le temps avoir
Nous étions enceintes
On s’inquiète de la dépression postpartum
Tu nous dis tu nous dis quoi faire quoi faire
de l’orphelinat que nous trimballons dans nos ventres
Tu nous dis tu nous dis quoi faire de nos caillots caillots de sang
Des bras gonflés pour les garçons
Des poitrines pleines pour les filles
Et des bouts et des bouts de foetus dégoulinant à la porte de ton seuil
Qui était seule à la maison?
Qui enlaçait ses genoux
pleurant dans les entraves de ses manches ?
Qui était dans l’obscurité
La destinée des gants dans les toilettes ?
Qui donc a annoncé la journée internationale du sang
Quand nous sommes rentrées -matures-
De la salle de bain de l’appartement vers tes rues
Trop effrayées pour avouer à mère
Les douleurs d’en dessous de la ceinture
Au moindre nid de poule municipal en jachère ?
Qui donc a marché dans ton inimitié ?
Si seulement il y avait eu un mémorial en ton hommage on aurait pu prier pour toi
Avant de ramener nos fesses
Chez les dingos de bonne foi du bazar
Ramener chez les dingos de bonne foi
Ramener
Chez les dingos de bonne foi
Pas de mémorial en hommage à la ville
Pas de mémorial en hommage à la ville
Pas de mémorial en hommage à la ville
Pas de mémorial en hommage à la ville
Pas de mémorial en hommage à la ville
Pas de mémorial en hommage à la ville

71Hani (Gilan Ouest) ou hande (Gilan Est) signifie “encore” et tara (Gilan Ouest) ou tebe (Gilan Est) signifie “pour toi” [Note par l’autrice.]

 

Traduction : Marc Uhry

 

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