#39- Refaat Alareer – Si je dois mourir (feat. A. Alessandrini : un trou dans le Monde)

Refaat Alareer (Palestine, Gaza, 1979-2023) est un poète, professeur et activiste Gazaoui, titulaire d’une maîtrise au London University College, qui en fait une personnalité médiatique, notamment sur la BBC et dans le New York Times, où il explique en 2021 que sa femme et lui ont déjà perdu 30 proches dans les attaques israéliennes avant la guerre actuelle. Il a été tué le 6 décembre 2023, à 44 ans, dans un bombardement -probablement ciblé- en même temps que son frère, sa sœur, son neveu et trois de ses six enfants.

Avant de découvrir sa poésie, je vous propose de passer par le seuil de sa disparition, à travers un poème que lui dédie Anthony Alessandrini, poète, professeur à la City University of New-York, spécialisé dans le moyen-orient et les études post-coloniales

Un trou dans le Monde
       Pour Refaat Alareer,

Par Anthony Alessandrini,

Le jour où tu as été assassiné
j’ai fait beaucoup des choses
que tu aurais accomplies si en vie—
me réveiller, embrasser ma fille, partir au boulot,
enseigner à une poignée d’âmes curieuses un peu de la manière de lire un poème—
ensuite lire les nouvelles dans lesquelles
ton nom apparait sans que
tu ne sois plus là. Tes assassins
ont été scrupuleux

Le jour où tu as été tué
moi non. Je suis rentré à la maison et j’ai lu
pour ma fille et je lui ai préparé son diner.
Quoi que tes tueurs aient pu trouver
à te reprocher- être un poète,
être un enseignant, être un amoureux
du monde et un haineux
de ces tueurs sur ordonnance—
c’est aussi moi. Mais je suis là
où les bombes ont débuté leur voyage, pas là
où elles ont trouvé leur dernière
demeure. Et voilà : je suis en vie
et pas toi.

Les poèmes, dis-je
aux étudiants, sont faits
choses simples entrechoquées ensemble
pour faire que l’inimaginable
existe. Une chose nouvelle auparavant
impensable.

Le jour où tu
n’étais plus je voulais être capable
de serrer ma fille dans mes bras
et de lui raconter une histoire. Je ne
voulais pas parler des tes enfants
à qui tu manqueras pour toujours et je ne voulais pas
lui dire que nous ne nous sommes jamais rencontrés
et ne le ferons jamais. Où
dans ce poème

où dans ce monde
le mot génocide convient-il ?

Si je dois mourir
as-tu écrit
Que soit l’espoir
Que soit une odyssée

J’écris ce poème
et il produit
rien. Mais au moins
le trou dans le Monde
où tu devrais encore te tenir
est réel. Les endeuillés
bataillent avec les mots :

Laissez-nous
faire des poèmes pour dégager
la forme de ton absence

 

Refaat Alareer

Si je dois mourir

Si je dois mourir,
tu dois vivre
pour dire mon histoire
pour vendre mes biens
pour acheter un bout de tissus
et du fil,
(fais-le blanc avec une longue queue)
pour qu’un enfant, quelque part dans Gaza
qui regardera le paradis dans les yeux
attendant son père parti dans un souffle–
sans adieu à personne
ni même à sa propre chair—
voie le cerf-volant, mon cerf-volant que tu as fabriqué, voler haut au-dessus
et pense pendant un temps qu’un ange est par là
ramenant l’amour.
Si je meurs
Que soit l’espoir
Que soit une épopée