#38 – Anastasia Afasanieva : Elle dit que nous n’avons pas le pied d’immeuble approprié…

Anastasia Afasanieva, Ukraine, née en 1982, médecin et poétesse

Elle dit que nous n’avons pas le pied d’immeuble approprié…

Elle dit
que nous n’avons pas le pied d’immeuble approprié
j’ai dû partir, personne ne peut se cacher ici
nous ne pouvions pas partir pour toute une semaine d’un coup
les hommes ont dû nous sortir à coups de coude
nous étions affaiblies, il n’y avait pas de place pour nous
dans le passé nous réfléchissions à un ameublement choisi
les améliorations pour la maison, ces choses-là
maintenant on pense
que le pied d’immeuble ne va pas

Il ne nous protègera pas, il s’effondrera sur nous
c’est pire que de s’asseoir dehors
nous avons traîné nos matelas et nos oreillers sur le sol
pour pouvoir nous y tomber quand tout commencerait
on se sentait mal étendus ici

Mon mari est resté en arrière
quelqu’un devait rester chez nous
sans quoi il n’y aurait plus eu de chez nous où retourner
il n’y aura peut-être nulle part où retourner quoi qu’il en soit
il surveille l’appartement
pour que personne ne rentre et prenne nos affaires
il appelle une fois par semaine d’un point élevé
où il capte miraculeusement un signal téléphonique
il dit quelques mots et raccroche
je suis en vie
je rappelle samedi prochain

Quand un 4×4 avec un mortier
descend la rue
on ne demande pas qui êtes vous
de quel côté êtes-vous
on s’étend au sol et on reste allongées

Sur la route du marché
les balles ont sifflé sur nos têtes
nous sommes arrivées ici avec un pauvre sac
il n’y avait pas assez de place pour les gens, laissez les choses

Ella dit
alors que l’air d’août
entrait dans la pièce
dans l’arrière-cour
mes coworkers cueillent des prunes trop mûres
l’année dernière elles étaient parfaites
cette fois-ci
nous avons foiré la récolte
maintenant c’est trop tard

J’écoute, et je ne sais pas
si le ciel et l’enfer existent vraiment
ils doivent être séparés par un voyage
dans un minivan bourré d’individus
où les prunes pourrissent en silence
où les gens se jettent au sol
et nous faisons l’expérience de ces moments
d’après mort.