#36 – Danez Smith : Noir ordinaire

Danez Smith (Etats-Unis, 2018)

Noir ordinaire

Il n’y a au monde rien de plus précieux que le dance-floor d’un bon vieux mariage noir

ou alors peut-être le son que mon oncle à la peau luisante produit quand une chanson dont il a oublié qu’elle était sa chanson vient à passer

Je vous raconte cela pour que vous compreniez ce que je pense de la mémoire, des devises, de la richesse, ce genre de conneries

Mon anecdote préférée : une fois, sous le porche, je regardais La Roue, ma mère hurlait un tas d’insanités à la télé et ma mémé a dit elle ne t’entend pas, pauv’ guedin. Cette blague peut paraître nulle ici, mais elle nous a tué sous le porche. Je n’ai peut-être jamais été aussi heureux. On se marrait si fort, à se rouler par terre. Jamais un cancer ne nous a approché, ni même une angine n’a étreint nos gorges, ni une diarrhée, qui nous laisserait en détresse quand on la sent approcher

Je vous juste que vous compreniez comment je comprends le bonheur, l’été est ma saison préférée parce que c’est alors tu peux t’asseoir avec quelqu’un sous un arbre tranquille comme l’enfer et appeler cela du bon temps. Je me sens fier d’être ordinaire  et noir

Je crois en dieu principalement dans les moments humides : le sexe, la naissance, la pluie, la danse en ligne, j’ai la foi parce que les personnes que j’aime le plus me l’ont demandé, c’est plus facile pour nommer la chance qui m’a gardé en vie

C’est un fait : il n’existe rien de plus beau qu’une femme noire sur le chemin de tout ce qu’elle appellera une église

C’est un fait : Sœur Bernita à perdu 10kg quand elle a commencé à choper l’esprit saint une fois par jour

C’est un fait : je connais une femme a la langue joliment pendue qui peut éclater Yolanda Adams au gospel quand elle veut

C’est un fait : aujourd’hui, j’ai enterré ma grand-mère, raconté une blague et elle a ri, je le savais quand j’en ai eu l’intuition

Je veux simplement que vous compreniez comment je comprends tout, j’ai été élevé par des personnes qui croient qu’il y a une manière d’élever un enfant, j’ai grandi noir et plutôt heureux et toute chose considérée, j’ai été aimé et j’ai eu de bons amis avec qui je ne déconne plus. j’ai gagné des combats et me suis fait exploser la lèvre et j’ai pleuré dans les toilettes et dansé avec des filles et appelé un mec pédale et je me suis évanoui et on m’a tiré dessus une fois et une fois seulement et je me suis fait prendre les empreintes digitales et je me suis senti indescriptiblement seul et on me donnait vingt balles quand j’allais au centre commercial. j’étais le petit roi de la maison et le petit mignon et le capitaine de l’équipe et je jouais un vautour dans le Magicien d’Oz et j’étais vierge et puis je ne l’étais plus et je mangeais du poulet et il n’a jamais été question de savoir si j’entrerais au lycée ou pas

J’étais assez normal, assez ennuyeux

Je vous dit cela pour que vous compreniez cela : quand ce mec m’a envahi avec ce qui devait être un fantôme, j’ai su que je n’étais plus normal, précipité dans un nouveau cadre. Quand il a trouvé son chemin dans mon sang et cassé quelque chose qui était comme un vœu, je n’ai pas été surpris, en me débarbouillant, quand j’ai touché mon dos, d’y sentir des plumes