#30 – Bob Kaufman -Poèmes de prison

Robert Garnell Kaufman (1925-1986), poète « beat » né à la Nouvelle-Orléans, puis étudiant à New-York, il a connu plusieurs séjours en prison, en hôpital psychiatrique. Après l’assassinat de J.F.Kennedy, il a fait vœu de silence pendant dix ans. Bien qu’il ait régulièrement exprimé le souhait d’être oublié comme auteur et comme personne, nous nous faisons un plaisir d’enfreindre son voeu.

1
Assis dans une cellule avec vue sur les démons parallèles de fer,
J’attends que le tonnerre m’éclate en millier de mois
Ce n’est pas assez d’être dans une cage avec un soi,
Je veux m’asseoir en face de chaque prisonnier dans chaque trou.
Les portent roulent et bang chaque claquement un point final, bang !
Le toxico a disparu dans un bruit rouge, défonçant son enfer.
Le saoulard puant se félicite de ne pas fumer,
Les empreintes digitales laissées gisantes sur l’encre noire des pierres tombales,
Les bruits de douleur s’insinuent au travers des murs de métal en s’effondrant
Atteignent ma propre souffrance. Je deviens un morceau de quelqu’un pour toujours.
Les accents bruts des criminels me son plus doux que les murmures des flics,
Occupés à fermer les écoutilles des âmes humaines, cargaison
Destinée au port des accusations, au hâvre de la culpabilité.
Que mangent les policiers, Socrate, toujours prisonnier, un vieux ?

2
Peintre, peins moi une prison dingue, des cellules folles aquarelles
Poète, quel âge a la souffrance ? Ecris-le en plomb jaune.
Dieu, fais-moi un ciel sur mon plafond de verre. J’ai besoin d’étoiles maintenant
Pour me diriger parmi cette atmosphère d’enfers privés et des querelles
Entrées sorties, dedans… dehors… en haut… en bas, la bascule civique des manants.
Ici – moi – maintenant – toujours ici dans la zone.

3
Dans une univers de cellules – qui n’est pas en prison ? Les matons.
Dans un monde d’hôpitaux – qui n’est pas malade ? Les docteurs.
Une sardine d’or godille dans ma tête.
Oh on connait des choses, mec, sur des choses
Comme le jazz et les prisons et Dieu.
Samedi est un bon jour pour entrer en prison.

4
Maintenant ils donnent un nouveau formulaire, frémissant comme la gelée,
Ce qui prouve que n’importe quel gamin peut devenir président de Muscatel.
Ils sont furieux contre lui parce qu’il est l’un d’entre Eux.
Nudité imprévue tâchée de gris ; puante
Les doigts attrapent le bol de toilette. Mr américa veut se baigner.
Regarde ! Sur le sol, couché sur le visage de l’Amérique—
Une vraie star de cinéma en vedette d’un million d’actualités.
Qu’est-ce que je fais – ressentir de la compassion ?
Quand il s’en remettra, il aidera à me tuer.
Il déteste probablement être en vie.

5
Noix, boulons de peau, cliquetis dans son estomac, brouillés
Sa société est partie en morceaux dans son ventre, gonflé
Vois le grand moulin à vent Américain penché sur lui-même,
Un bon gros stock, du genre qui rendu l’Amérique îvre.
Le succès écrit partout sur son cul ne nudiste fou.
Le succès du succès, quarante home runs en un seul tour de batte.
Arrête de souffrir, Jack, tu ne peux pas nous arnaquer. On sait.
C’est le plus grand pays du monde, pas vrai ?
Il n’y est pas parvenu. Le bourratcho de la cellule 3.

6
Il y a eu trop d’année dans ma courte portée.
Mon âme exige une grotte à elle, comme le dieu Jain[1] ;
Dès lors, je dois la faire avancer, dure comme le jazz, embrasée
Dans la jungle de plastique sombre, terre de la nuit longue, glacée.
Mon nombril est un bouton à presser quand je veux entrer en moi-même.
Ne suis-je pas plus qu’une masse d’entrailles et de tissus brut ?
Dois-je briser mes os ? Boire mon sang dilué d’alcool ?
Devrais-je drainer la vielle tristesse de ma poitrine ?
Plus jamais,
Toutes ces anciennes boules de feu, mâchées brûlantes, laissez-les reposer.
Laissez-moi cracher les souffles de brumes d’introspection, des bouts de moi,
Comme ça, quand je serai parti, je serai dans l’air.

7
Quelqu’un qui je suis n’est personne.
Quelque chose que j’ai faite n’est rien.
Quelque part où je suis passé n’est nulle part.
Je ne suis pas moi.
De quelles réponses
Suis-je enjoint de trouver les questions ?
Toutes ces rues bizarres
Je dois leur trouver des villes
Dieu soit loué pour les beatniks.

8
Toute la nuit la puanteur des gens qui pourrissent,
Des fumées s’élèvent de bûchers d’hommes vivants,
Gavent mon nez de dégoût gazeux
Noient mes yeux grand ouverts de larmes.

9
Les vendeurs itinérants de Dieu, éclatent mes tympans
Avec le plus chiant d’un bon livre de sexe,
Impatients du lundi et des calculatrices.

10
Les chiens aux yeux jaunes sifflent dans la nuit.

11
Le bébé est venu à la prison aujourd’hui.

12
Un jour de plus en enfer, rempli de glandes flottantes.

13
La prison, un grand cube de métal creux
Pendu à la lune par une chaine d’argent.
Un jour Johnny Appleseed[2] va l’abattre.

14
Trois longs fils de lumière
Se tressent en rayon.

15
J’appréhende mon avenir ;
Mon passé m’a tourné le dos.

16
Les ombres que je vois, dessinent sur le mur,
Des images de désirs protégés de mes propres yeux.

17
Après avoir passé toute la nuit à construire un rêve,
Le matin est arrivé et m’a aveuglé de lumière.
Maintenant je cherche sous les montagnes de coquilles d’œuf
Le putain de rêve que je n’ai jamais voulu.

18
Assis ici à noter des trucs sur le papier,
Au lieu de punaiser le stylo dans l’air.

19
La Batailles des Echecs Monumentaux fait rage,
Où tous espèrent une défaite bien claire.

20
Maintenant je vois la nuit, qui submerge silencieusement le jour.

21
Pris dans les toiles imaginaires de la conscience
Je sanglote sur mes actions, encore je crois.

22
Les villes devraient être construites d’un seul côté de la rue.

23
Les gens qui ne peuvent pas se détacher des ombres
Ne meurent jamais de tâches de rousseur.

24
La fin arrive toujours en dernier.

25
Nous étions assis à un coin de table,
Nous dévorant mutuellement mot par mot,
Jusqu’à ce que rien ne reste, des squelettes répugnants.

26
Je suis assis ici à écrire, ne songeant pas à arrêter,
De peur de voir ce qui est hors de ma tête.

27
Alors, Jésus, ça pique un peu, non ?

28
J’ai peur de suivre ma chair à travers ces étroits
Vastes durs doux lits de femmes, mais je le fais.

29
Maillon par maillon, nous avons forgé la chaine.
Alors, découvrant la fin autour de nos cous,
Nous nous sommes évadés.

30
Je n’ai jamais vue une sauvagement poétique miche de pain,
Mais cela avait été le cas, je l’aurais mangé, la croute et tout.

31
Depuis combien d’années vient donc un bébé ?

32
Universalité, dualité, totalité…. Un.

33
Le défectueux sur le sol, marmonnant,
A été autrefois un homme qui gueulait d’une table à l’autre.

34
Viens, aide à aplatir une goutte de pluie.

Traduction : Marc Uhry

[1] Comme la plupart des poètes Beat, Bob Kaufman s’est converti au Bouddhisme, dont le Jaïnisme est une variante.

[2] Johnny « pépins de pomme » Chapman (1774-1845) est un héros du folklore américain. Pionnier vagabond, il plantait des pépins de pomme partout sur son chemin pour que personne n’ait jamais faim. Référence assez évidente pour les poètes Beatniks, derrière l’iconique « Sur la route » de Jack Kerouac, publié deux ans avant que Kaufman n’écrive ce poème.