#3 – Cristina Torres Caceres – si je ne rentre pas demain

Cristina Torres Caceres, Pérou, née en 1993 poétesse et activiste féministe. Ce poème a été publié en 2017. La reprise de sa conclusion par l’italienne Elena Cicchitin, suite au féminicide de sa soeur Giulia à Padoue, en 2023, a suscité un vaste mouvement social dont il est devenu un hymne.

Si je ne réponds pas à tes appels demain, maman.
Si je ne te dis pas que je viens déjeuner. Si demain, mamoune, le taxi n’arrive pas.
Peut-être que je suis enroulée dans un drap d’hôtel, dans une ruelle ou dans un sac noir. ( Mara, Micaela, Majo, Mariana).
Peut-être que je suis dans une valise ou que je me suis égarée sur la plage (Emily, Shirley)
Ne t’inquiète pas, maman, si tu découvres qu’ils m’ont poignardée (Luz, Marina)
Ne crie pas quand tu verras qu’ils m’ont enlevée (Arlette)
Maman, ne pleure pas quand tu prendras conscience qu’ils m’ont empalée (Lucia)
Ils te diront que c’était moi, que je n’ai pas crié, que c’était mes vêtements, ou l’alcool dans mon sang.
Ils te diront qu’il était tard, que j’étais seule.
Que mon ex, le psychopathe, avait des raisons, que j’étais infidèle, que j’étais une pute.
On te dira que j’ai vécu, maman, que j’ai osé voler très haut dans un monde sans air.
Je le jure, maman, je suis morte en me battant.
Je le jure, mamoune, j’ai crié aussi fort que je volais.
Il va se souvenir de moi, maman, il saura que c’est moi qui l’ai défoncé
quand il me verra dans le visage de toutes les filles qui vont crier mon nom.
Parce que je sais, maman, que tu ne vas pas t’arrêter.

Mais s’il te plaît, n’enchaîne pas ma sœur.
N’enferme pas mes cousines, ne prive pas tes nièces.
Ce n’est pas leur faute, maman, ce n’était pas la mienne non plus.
C’est la leur, ce sera toujours la leur.

Bats-toi pour ces ailes, celles qu’ils m’ont coupées.
Combats pour qu’elles soient libres et se déploient et volent plus haut que moi.
Bats-toi pour qu’elles crient plus fort que moi.
Puissent-elles vivre sans peur, maman, comme j’ai vécu.
Maman, ne pleure pas sur mes cendres.
Si c’est moi demain, maman, si je ne reviens pas demain, détruis tout.
Si c’est mon tour demain, je veux être la  dernière.

 

Traduction : Marc Uhry