Meena kandasamy, née en 1984, est une poétesse, écrivaine et traductrice indienne d’origine tamoule. Diplômée de philosophie et de socio-linguistique, elle fait passer son militantisme anti-castes, féministe et d’identité linguistique par la poésie, qu’elle juge moins la forme la moins enfermée par les cadres normatifs préétablis qui déterminent les pratiques sociales.
Rêves mulligatawny
Anaconda. Candy. Cash. Catamaran.
Ceroot, coolie, corindon, curry.
Gingembre, mangue, mullygatwy
Patchouli, poppadom, riz.
Tutty, teck, vetiver.
Je rêve d’un anglais
empli de mots de ma langue.
Un anglais en lettres minuscules
un anglais qui fatigue la langue d’un homme blanc
un anglais où les petits enfants s »entraîne avec des cailloux
ronds et lisses pour épeler correctement le zha
Un anglais où une femme enceinte est seulement une femme-enfant-ventre
un anglais où la magie des cheveux noirs et des corps bruns
remplace le glamour des yeux aux nuances d’eau de vaisselle bleue
la romance aérographe rose et blanche des fleurs de cerisier
Un anglais où l’amour est uniquement synonyme de l’étrange frisson entre
un homme et son aimée, pas entre lui et sa bagnole
Un anglais sans l’intimité de ses nombreuses salles
un anglais avec des suffixes de respect
un anglais avec plus de trente-six mots pour désigner la mer
un anglais qui ne rapetisse pas les hommes et les femmes à la peau brune
un anglais qui goûte avec cinq doigts
un anglais qui parle d’amour seulement avec les yeux
et je rêve d’un anglais
où les hommes
de cette langue aigre et caoutchouteuse
achètent des guirlandes de fleurs de jasmin
pour les ramener à leur femme timide
en requête silencieuse d’une nuit amoureuse de soupir muet.
Mademoiselle rayon de soleil
Elle l’a quitté.
Elle l’a quitté parce qu’elle n’appréciait guère
la manière dont il faisait étalage de son feu, son poignet
et ses millions de doigts bourgeonnants
toujours en sueur.
alors elle l’a quitté laissant son ombre
comme épouse agissante, pour s’occuper de la maison.
Il est devenu sauvage.
Il est parti chercher son ange
fuyarde des larmes et de la langue caustique, son
ange d’os nu saignants, son ange
des sautes d’humeur mensuelles. Il est parti
regarder par-dessus les mers salées qui ont éclipsé
sa lumière, par-dessus les villes aux gratte-ciel
qui le scrutaient dans les yeux et par-dessus
les terres obscures qui ont choisi de regarder ailleurs.
En peine d’amour, il a perdu son caractère sanguin,
sa température élevée, sa tendresse fiévreuse
pour les flammes et la fournaise et il est devenu
un homme tempéré. Courant après
une femme en pleine course, il est devenu
un maître en mascarade.
Il a viré romantique. Il a désiré
les effluves terreuses de la pluie
l’ombre solitaire des arbres
la brume qui planait lourde comme son coeur.
Il a gaspillé son insupportable splendeur.
Il a viré noir, il a viré sombre.
Elle est revenue sous une bruine crépusculaire
elle a offert une trêve avant qu’il fasse
l’offrande finale de lui-même. Elle a dit :
Lorsque le monde a fermé les yeux
et alors que nous deviendrons une bête
à deux dos, tu pourras
étendre tes lumières en moi
Elle a aussi soupiré
Au nom de nos vieux jours,
j’hallucinerai
tes halos, ta sainteté.