Ocean Vuong, Etats-Unis, est né en 1988, où il est arrivé enfant du Viet-Nam. C’est un romancier connu, notamment pour son roman autobiographique On Earth we are briefly gorgeous (Un bref instant de splencdeur), mais c’est aussi -surtout- un poète.
Eurydice
C’est plutôt comme le son
émis par une biche
quand la pointe de flèche
succède au jour
en réponse au bourdonnement
creux des côtes. Nous l’avons vu venir
mais avons continué à avancer traversant l’orée
dans le jardin. Parce que les feuilles
brillaient vertes et que le feu
n’était qu’un trait de pinceau rose
dans le lointain. Ce n’est pas
une question de lumière—mais la manière
dont l’obscurité nous définit dépend
d’où l’on se situe.
Selon où l’on se situe
son nom peut éclore comme un rayon de lune
déchiqueté dans le pelage d’un chien mort.
Son nom a changé quand il a été frappé
par la gravitation. La gravitation brise
nos rotules juste pour nous faire voir
le ciel. Nous avons continué à dire Oui—
malgré tous ces oiseaux.
Qui nous croirait
désormais ? Ma voix craque
comme les os sur les radios.
Imbécile que je suis. Je croyais à la réalité de l’amour
et à l’incertitude du corps.
Mais nous y voilà—debout
dans le champ froid, lui appelant
la fille. La Fille
à côté de lui. L’herbe givrée
craquant sous son sabot.
Prière pour un nouveau damné
Bien cher Père, pardonne moi pour ce que j’ai vu.
Derrière la haie de bois, un champ éclairé
par l’été, un homme pressant un manche
sur la gorge d’un autre homme. L’acier se fond en lumière
sur le cou trempé de sueur. Pardonne-moi
de ne pas avoir invoqué Ton nom. Pour dire :
ce doit être la manière par laquelle toute prière
commence—le mot Pitié déchirant
le vent en fragments, en ce
qu’un garçon entend dans son besoin de savoir
comment la douleur bénit le corps en retour
du pêcheur. L’heure soudain
immobilisée. L’homme s’est agenouillé, ses lèvres
pressées sur les bottes noires quand les mots se sont déversés
de sa bouche en chapelets
bouleversants de trop de
Père. Ai-je tort d’aimer
ces yeux, de voir quelque chose de si clair
et bleu—qui supplie de rester
clair et bleu ? Ma joue s’est-elle crispée
quand cette obscurité a fleuri de son aine
et ruisselé dans la poussière ocre ? Père,
comme la lame devient si rapidement
Toi. Mais laisse moi encore commencer : il y a un garçon
agenouillé dans une maison dont toutes les portes sont ouvertes à coups de pieds
à l’été. Il y a une question qui lui rouille
la langue. Il y a un couteau accolé
à ton nom, placé dans la gorge.
Bien cher Père, que reste-t-il du garçon
Qui n’est plus un garçon ? S’il te plaît—
que reste-t-il du pasteur
quand les moutons sont cannibales ?
Traduction : Marc Uhry