Judith Kiros Suède, née en 1989, militante antiraciste et féministe, poète, traductrice et critique. Poème paru dans le recueil « O » en 2019.
Il existe de nombreux types de glace : glace blanche, glace rouge, glace glissante noire. Si seulement on apprenait à maîtriser la glace. Si seulement nous apprenions plus sur l’art de la translation. Si seulement nos parents nous avaient sortis sur le lac gelé en hiver et nous avaient enseigné fais gaffe petit escargot, fais gaffe. Si on n’avait pas enroulé nos cheveux si serrés autour de notre doigt du milieu en un doigt d’honneur sur-mesure. Si on avait accepté les prérequis de la conversation. Si on avait accepté les prérequis des normes sociales. Si on avait appris à être joyeux au beau milieu du chagrin Si le socle même du chagrin pouvait nous rendre joyeux. Si on avait réalisé que le chagrin est un mot inadapté au contexte car il cèle la base matérielle de l’exploitation. Si on passait plus de temps à prendre soin.
Il existe de nombreux types de glace : glace bleue, glace verte, glace mauve. Dès qu’un après a été présenté on ne plus rien y faire. Par exemple : après l’hiver. Par exemple : après l’industrialisation. A cet endroit avant est devenu un pays lointain inconnu. Par exemple : avant l’hiver. Par exemple : avant de fuir de chez quelqu’un. Si on avait rincé le chlore minutieusement. Si on pouvait s’enrouler aux pied de notre mère et la laisser peigner nos cheveux emmêlés. Si on avait eu un autre comportement à la maison. Si on n’avait pas tendance à loucher. Si on avait été meilleure à nuancer et moins bonne à douter. Si on était reposée après avoir dormi. Si on était pas une fissure où ils peuvent apercevoir encore un autre boisseau de temps. Si quelqu’un, quelque part, n’avait pas voyagé le long d’une route. Si la montagne n’était pas partie prenante de ta moelle épinière. Si on pouvait écrire sans trahir tous ceux qu’on aime. Si on pouvait vivre. Si on pouvait danser sur la glace, des scalpels attachés aux pieds.
Il existe de nombreux types de glace : glace confort, glace âpre, glace tranchante. Une fois on a cueilli les glaçons comme des fruits froids, pour les presser contre nos bouches et nos langues, un par un. Quand la glace devient eau, les aspects plus obscurs de la translation redeviennent transparents. Si seulement on pouvait avoir une vue globale de la situation. Si elle pouvait être simplement résumée. Si on pouvait se diviser en nos parts constituantes. Si on pouvait rester parfaitement immobiles pendant que les réverbères s’allument, suivis par le crépuscule. Si on pouvait cacher notre continent noir. Si cela, en dépit de tout, pouvait avoir un effet ai delà des individus. Si le moindre geste qu’on fait ou qu’on fera pouvait aller au-delà des individus. Si au moins nous éprouvions quelque respect pour les idéaux des Lumières. Si on arrêtait d’affirmer qu’on est seuls. Si on arrêtait d’affirmer être une glace si bleue, si rouge, si mauve. Si on n’avait pas pris sa main à elle cet été-là pour nous étendre sous le saule.