12# – Raine Geoghegan – Sous un buisson de groseilles / Sacré Gail

Raine Geoghegan, Royaume-Uni, Rom

 

Sous un buisson de groseilles (en mémoire de John Ripley)

Quelque part dans le Kent, c’est là que j’ai été née
Et couchée dans les bras de ma mère, pleurant pour ma chère vie.
C’était un jour de grilleur de juillet, ma daronne et sa clique
Etaient en route pour les pâturages à Peasmarsh.
P’pa était parti devant pour voir on ne sait quels nigauds, on ne veut pas savoir.
Ma pauvre M’man trouvait crevant de me porter
Tout le temps contre elle et le bing, bing, bing des roues de la verdine.
Ils se sont arrêtés dans un pré pour graillave
Tante May faisait le Joey Gray[1],
Les chiavé[2] se couraient après.
Ma m’man se trempait les pieds dans l’eau froide.
Voilà comment ça a commencé,
Elle a perdu les eaux et le paquet s’enfuyait
Il y avait des hululements et des cris,
Tante May a bougé ma m’man sous les buissons
A dit à mon cousin de chercher de l’aide auprès d’autres voyageurs.
On touchait presque au but
A ceci près que je me présentais dans le mauvais sens
Mais Dieu merci il y avait une romni qui avait accouché un tas de chiavé,
Elle m’a tirée de là et j’ai été née.
J’ai été nommée John Ripley, d’après mon père.
Le vieux Boulibash[3] est venu me bénir,
Il a noué un petit sac de baies de sorbier autour de mon cou
Pour tenir éloignés les mauvais esprits.
Et la vieille a glissé une petite pièce dans ma main, comme il était de coutume.
Heureusement ma tante et mon oncle avaient laissé des rubans le long du chemin[4]
De sorte que nous avions plein de monde pour admirer ma p’tite tête.
Ce n’est pas tout les jours qu’une chiavi est née sour une buisson de groseilles.
Ca m’a préparé à la vie, m’a rendue forte et j’ai eu une putain de tchoukar vie,
j’peux vous le dire.
Ma m’man ma raconté cette histoire encore et encore,
Pour vous dire vrai, j’ai aimé la raconter autant que de l’entendre.
Sur cette première route Romani git le destin de mon peuple. Leksa Manus[5]

 

[1] Ragoût traditionnel des roma de la région du Middlessex, au nord de Londres, région dans la mère de Raine Geighegan est originaire.

[2] « Enfants » en langue romani des pays de l’Est. La version utilisée par l’autrice est avec l’accent anglais « chavies »

[3] figure du patriarche, le « Old Rom », signifie littéralement vieil homme. Le titre de Boulibash utilisé en Europe orientale par les roma m’a paru plus proche de l’importance sociale conférée au personnage

[4] Les familles roma avaient l’habitude de nouer des rubans de couleur singulière autour des arbres, de manière à informer leurs proches du trajet emprunté.

[5] Leksa Manus est un poète letton Rom (1942-1997)

 

Sacré gail [1]

Un poème en prose à la mémoire de Michael O’Neil et du cheval connnu sous le nom d’Alf le fêlé.

On l’appelait Alf le fêlé, du fait qu’il étions bien nerveux. Il ne tenait pas en place, rendu complètement zinzin par le son des canons qui lui avait vrillé le cerveau. Mon daron l’avait eu pour un shilling, sinon c’aurait été pour l’équarrisseur, comme tant d’autres. C’était un gail de l’armée, un sacré gail.

Mon daron pensait que son monde à lui l’avait emporté partout. Les chiavé l’aimaient et il leur rendait bien. Les seules fois où il s’est tenu tranquille, c’était quand ils le caressaient. « T’es pas le plus beau? » qu’ils lui disaient. Mon père à raqué à Errin sur la grand place et Alf le fêlé a commencé à tourner virer jusqu’à ce qu’il soit temps de rentrer à la maison. J’étais encore qu’une gosse, mais je m’en souviens bien. Mon daron est rentré à la verdine, nous racontant sa journée, puant le poisson.

Il me laissait donner à Alf quelques carottes, du chou et du picotin, il se balançait tout le temps d’un pied sur l’autre, mais il était quand-même beau. Un coup qu’on était prêts pour la nuit, on a entendu un son bizarre, un genre de grincement, très aigu.  Alors P’pa  dit « Il a eu son dur, il a fait sa part. Il a eu la trouille de ses morts, d’aller dodeliner à la guerre. » Après il s’est fermé la bouche et il a baissé la tête, pour pas que je dikav ses larmes.

Un jour j’ai entendu quelqu’un pleurer, je suis sortie et j’ai vu mon père par terre, la tête penchée, sa pogne sur le cou du bourrin, les pattes en l’air. Alf le fêlé gisait complètement mort. La première fois que j’ai vue un gail mort. Il n’y a pas de mot pour ça.

P’pa a fait une sculpture en bois d’Alf le fêlé qui a pris fièrement sa place sur la cheminée. Il ne pouvait pas épeler mais il arrivait à écrire, voici Alf le fêlé, notre pral [2], un sacré gail. Devle bénisse notre ami.

(Mes remerciements sincères à Charles O’Neil qui a gentiment accepté de me laisser écrire à propos de son grand-père Michael Edward O’Neil qui vivit à Carlisle et a acheté le cheval connu sous le nom d’alf le fêlé)

[1] Gail : cheval, chez les gens du voyage français (Grai, dans la version originale)
[2] Pral : frère, chez les gens du voyage français (Phral, dans la version original)