Guitard héros

Figure de proue de la BD underground hexagonale – avec Bazooka, David Blanquet, Matt Konture, Pierre La Police, le Dernier Cri, JC Menu…, Thierry Guitard défriche, depuis ses fanzinesques débuts à la Pieuvre, une tentaculaire palette graphique : albums, pochettes de disques, affiches de concert, sérigraphies, dessins de presse, couvertures de romans, films d’animation…

Avec Tout ou rien !, il nous livre son album le plus personnel, une autobiographie où l’on retrouve, cette fois chevillés au corps, les thèmes-chairs à son œuvre : la banlieue et la misère sociale, les drames familiaux et l’échec scolaire, l’acharnement judiciaire et le système carcéral, le punk, la rage, la lutte pour une place dans le monde et pour un idéal commun. Portrait d’un artiste au cœur pur, sans compromis ni demi-mesure.

Rares sont les artistes dont le trait est immédiatement identifiable – autrement dit, devenir artiste prend un certain temps / travail… Quand on voit une de ses vignettes, avec ses lignes claires à l’encre de Chine, ses ombres et ses aplats de couleurs qui crient à tue l’œil, ça sonne tout de suite, c’est (g)riffé d’un geste sûr : Guitard, Thierry Guitard. De Rock and folk à Libé, du New-Yorker à CQFD, ses dessins corrosifs et énergiques, disputant à l’humour féroce l’absurdité des choses et au réel le plus crû l’imagination la plus débridée, sont maintenant reconnus all over the world. Entre comics et gravure, quelque part entre Charles Burns et Pierre La Police, l’ex-loulou de banlieue n’a pas sa mine dans sa poche et égratigne le monde à coups d’acrylique qui claque sur celluloïd halluciné… Quant à savoir si ce goût pour les images qui tranchent et qui pètent (ce truc in your face comme dirait un punk anglais) lui vient de l’Espagne et de ses lointaines origines catalanes, le mystère reste sauf…

Le fait est que lorsqu’il évoque la région où il habite désormais, ce « pays de Perpignan » où il a suivi il y a huit ans son pote Ronan Omnes (de Paris Barrock) hélas décédé deux ans plus tard, l’irréductible punk est forcément mi-figue mi-raisin. « C’est une région que nous aimons beaucoup, Miriana (Mislov, sa femme) et moi. Mais bon, politiquement, c’est compliqué… J’avais l’habitude de dessiner des affiches de concert, mais bon, c’est la mairie qui paie et la mairie est passée facho. Alors non. Tu dois te situer de manière tranchée. Si tu commences à dessiner à tous les râteliers, t’es foutu ». Si la voix est tendre, Bourvillienne en diable, la rage est intacte et le gars « déter » : pas de compromission avec les cons. Avec pour seule arme les arts en tête et en main, comme une lubie chevillée au désir de produire du commun, il ‘agit de choisir son camp.

Pour preuve, le titre du dernier album : Tout ou rien ! L’adage d’un gars entier, qui s’est défini au fil des péripéties par des choix clairs et un idéalisme crâne. Comme un écho au « vivre libre ou mourir ! » des Bérus et au « vivre en travaillant ou mourir en combattant » des Canuts. Un ultimatum lancé à la pensée binaire développée par les algorithmes enrégimentant le monde. « Cet album, c’est Killofer qui en a eu l’idée en m’écoutant raconter ma vie. Mais le climat étant un peu tempétueux à l’Association, c’est finalement l’éditeur Nada qui vient de le sortir. Une vie d’enfant pauvre est souvent très riche en récit. Il me fallait un éditeur qui comprenne, qui connaisse les galères d’où je viens. J’aurais eu du mal à trouver mieux que Nada ! ».

Le terreau de l’histoire, c’est la banlieue nord de Paris, le Val d’Oise d’abord (dans les années 70/80), la Seine Saint-Denis ensuite. Une banlieue qui du reste peine toujours à s’affranchir des clichés qui lui collent à la peau. Aficionado dès son plus jeune âge de Pif Gadget, de Dr Justice et de Rahan, des Humanoïdes Associés et de Métal Hurlant, plus Kebra (de Tramber et Jano) que Lucien (de Margerin), le jeune ado commence à dessiner, à suivre la scène punkrock, tandis que ses potes Ronan et Rascal montent « Paris Bar Rock ». Déboulent alors, dans le sillage des Béruriers Noirs et de Parabellum, les Soucoupes Violentes, les Wampas, les Washington Dead Cats, Los Carayos, les Chihuahas, les Daltons, la Mano Negra, les Garçons Bouchers, Pigalle… la scène alternative française est née, emmenant avec elle une jeunesse qui peine à trouver sa place dans la société, qui emmerde haut et fort le Front National et dont la rage s’exprimera bientôt aux accents rap d’NTM et d’IAM.

Premiers fanzines, premières affiches de concert, premières pochettes de disque, un passage en zonzon pour deal de shit et puis, en 1990, son propre fanzine, La Pieuvre. Et donc premières collaborations, premières stratégies collectives. Des éditions et des expositions. À la librairie Un Regard Moderne, rue Gît-le-Cœur, le jeune homme rencontre la fine fleur de l’illustration underground rassemblée par l’hôte des lieux, feu Jacques Noël. « Les gens du métier que j’apprécie particulièrement sont pour la plupart des anciens : Jack Davis (Mad, Tales from the crypt), Lee Falk & Ray Moore (The Phantom), Mattioli (Squeak the Mouse, Superwest) et Junji Ito (Spirale, Gyo)… » Punk, forçat du dessin et du destin, ami des pirates et des « Robins des bois » qu’il a abondamment illustrés (Redicker, Dillinger), le « chevalier au cœur pur » poursuit son œuvre éditoriale en avançant à vue, en se mettant à nu, guidé par l’étoile des amitiés et du DIY. « Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre vie, souffrant des mêmes maux » : conseil de la Commune, il y a 150 ans…

« Rahan avait un côté un peu punk. Il était Do It Yourself, il faisait tout tout seul. Il avait une bonne philosophie. »

Marco Jéru