Les texticules de Pedro # 27

Benedetta, God.e et la routinisation du charisme

Ce n’est pas qu’on passe un mauvais moment, mais Benedetta de Paul Verhoeven, actuellement sur les écrans, n’est pas un grand film (1). Il est passablement interprété par Charlotte Rampling et Lambert Wilson, et les décors sont d’un niveau tout à fait honorable. Mais il tombe rapidement dans le ridicule, spécialement s’agissant de son aspect supposé le plus émoustillant : la relation saphique entre la nonne Benedetta et sa camarade de couvent Bartolomea. Virginie Efira, qui joue le rôle-titre, a passé l’âge de la confusion des sentiments et n’exprime guère de trouble au contact de Bartolomea. Le film expédie les prémices du passage à l’acte lesbien sur lequel, en revanche, la caméra s’étend complaisamment. Au passage, et sans prétendre à la moindre compétence sur l’époque, je doute que les religieuses italiennes du XVIIe siècle mettaient autant de soin à s’épiler.

Ce n’est donc pas parce qu’il met en scène une nonne lesbienne que le film présente un intérêt, mais par le doute qu’il instille sur la sainteté de la bien nommée Benedetta. Celle-ci apparaît comme à même, dès l’enfance, d’accomplir des miracles : elle met en fuite les brigands qui attaquent sa famille en invoquant la Vierge et une statue chute sur elle sans la blesser alors qu’elle la prie. Devenue adulte, elle a des visions récurrentes de Jésus dont la dernière — sommet de lesbo-kitsch où le Christ auquel elle s’unit a une barbe réglementaire mais un sexe féminin — la laisse pantelante et surtout stigmatisée : ses mains et ses pieds saignent, tels ceux du fameux crucifié. Le miracle suscite immédiatement des intérêts — une sainte dans le couvent, c’est bon, Coco, pour devenir évêque — mais aussi des réticences, car il faut aussi saigner du front, comme le porteur de la couronne d’épines, et cela manque au dossier de sanctification. Vexée, Benedetta se retire en prière devant la même statue qu’autrefois, qui tombe à nouveau et la laisse le front marqué de profondes blessures. Bingo !

Promue mère abbesse à la place de celle qui avait douté de ses stigmates, Benedetta accède à des privilèges on ne peut plus terrestres : une position de pouvoir, une chambre confortable, des nuits torrides avec Bartolomea (qui, décidément habile de ses doigts, recycle en gode une statue de la Vierge), etc. Mais la peste rôde et le nonce est alerté sur ses fautes charnelles. Surtout, Benedetta se trouve confrontée à ce que le sociologue allemand Max Weber appelle la routinisation du charisme (2). Le charisme, c’est ce qui fait qu’un individu est capable d’accomplir des miracles, d’attester des qualités extraordinaires, de manifester son indéniable supériorité sur la masse de ses disciples. Charismatiques sont les prophètes et les saints mais également, en dehors de la sphère religieuse, tous les « grands personnages », que ce soit dans les registres politique, scientifique, artistique, etc.

Weber montre que ces dons extraordinaires n’existent pas en eux-mêmes, mais en tant qu’ils répondent aux attentes des disciples — en l’occurrence une protection contre la peste. Il montre également que le charisme doit se manifester dans la durée car un prophète qui n’accomplit plus de miracle voit ses disciples s’écarter de lui (2). Accusée de bestialité et condamnée au bûcher, Benedetta sait que seule l’accomplissement d’un nouveau miracle peut la sauver en mobilisant la population contre le nonce. Cette fois encore ses mains et ses pieds saignent, quoique sans intervention divine : à l’aide d’un tesson soigneusement dissimulé. Mais si Benedetta recourt à un tel procédé pour sauver sa peau (plutôt que de choisir le martyre, qui fait les saintes authentiques), ses visions et ses miracles précédents n’étaient-ils pas, eux aussi, des mascarades ?

Et, Dieu me turlupine, question subsidiaire : tous ceux qui prétendent sauver les humains par leurs dons extraordinaires, que ce soit par apposition des mains ou prescription d’hydroxychloroquine, et quelle que soit la sincérité de leur illumination initiale, ne sont-ils pas amenés à devenir des escrocs ?

Pedro

 

  1. Raison pour laquelle je le spoile sans complexe. Ne lisez pas ce texte avant de l’avoir vu si vous comptez y aller.
  2. De nouvelles traductions proposent quotidianisation plutôt que routinisation mais je conserve ce dernier terme du fait de la force évocatrice de l’idée de routine. Sur ces questions, voir Max Weber, Sociologie des religions, Paris, Gallimard, 1996.
  3. À moins de s’institutionnaliser selon des formes ritualisées, ce en quoi réside précisément la routinisation : une fois Jésus disparu, ses disciples fondent une Église et codifient le culte, qui se pérennise en devenant routinier. Le mécanisme s’applique à tous les prophétismes.