#47- Teaspoon Ndelu : Sputla

On trouve des traces d’autres circulations, sur l’Atlantique. Par exemple, le Shebeen est le terme gaélique qui désigne le whisky non déclaré, et par extension, les tripots clandestins où il s’écoule.

Les marins irlandais, les missionnaires et les déportés étaient pourtant peu nombreux, par rapport aux Néerlandais, Anglais, Français, qui vivaient dans la petite colonie du Cap, à la pointe de l’Afrique.

C’est une histoire originale de colonisation qui a failli bien se passer. Le Cap de Bonne Espérance est découvert en 1488 par les Portugais, mais il faudra attendre 170 ans avant que les Néerlandais y installent un petit comptoir de ravitaillement sur la route des Indes. Les relations se passent plutôt bien avec les San peu nombreux qui y vivent et avec qui commercer. Assez vite, les autorités locales vont même sévir contre la prolifération d’enfants métis, qui perturbent les contours de l’ordonnancement social.

Tout le XIXème siècle fera l’objet de conflits entre Européens, principalement entre colons néerlandais, renforcés progressivement d’autres migrants protestants européens, et la couronne britannique, qui a fait main basse sur la colonie en 1806, seulement pour éviter qu’elle tombe aux mains des Français de Napoléon. Côté autochtone, Shaka Zoulou provoque une secousse tellement violente dans l’Est, que des peuples entiers fuient et recomposent complètement la géographie des populations méridionales.

C’est peut-être parce qu’autochtones et colons y ont été plus proches qu’ailleurs que les lois raciales y ont été si ségrégationnistes. Dès 1913, les noirs n’ont plus le droit d’entrer dans les pubs, ni de boire d’alcool, ni de jouer de la musique avec des musiciens blancs, ni d’enregistrer un disque dans un label blanc.

Alors, ils ont inventé leurs propres pubs clandestins, avec leur alcool frelaté. Peut-être parce que les Irlandais était aussi issus d’une colonie, peut-être parce qu’ils partageaient la même absence d’adhésion au protestantisme, ces tripots clandestins seront appelés des Shebeens. Et les taulières de ces bouclards portaient le magnifique titre de Shebeen Queens.

Au Shebeen, on picole, mais on parle aussi, on organise la résistance. Et on danse, au son des musiciens jazz désoeuvrés, qui n’ont plus le droit de se produire ailleurs. Ils adaptent leur jazz aux musiques traditionnelles de l’auditoire, le Marabi et le Kwela. A cette bouillie sonore, ils donnent le nom de la bouillie de maïs qui fait le quotidien du township : le Mbaqela.

Dans les années 1960, le Mbaqela est la musique identitaire de la lutte contre l’apartheid. L’éblouissante Miriam Makeba (de son vrai nom Zenzile Makeba Qgwashu Nguvama, auquel il faut ajouter les claquements de langue opportuns) va incarner le chant de cette musique.

Cette aura occulte un peu l’expression musicale, d’un géant comme Teaspoon Ndelu, pionnier du sax-jive et du mbaqela dans les années 60, il va être l’une des figures majeures du label Mavuthela (un peu le Blue Note ou le Trojan Records des noirs sud-africains), en enregistrant quelques singles puis un premier album en 1976 (quinze ans après ses débuts, on est en régime d’apartheid), puis un deuxième l’année suivante, Teaspoon and the waves, qui deviendra culte, en incorporant des grooves tropicaux et une pointe disco à sa sonorité si spécifique, reconnaissable entre mille aux petits accents incisifs dont il ponctue ses phrasés généralement ronds et mélodieux.

Teaspoon Ndelu sera une légende jusque dans les années 2000 en Afrique du Sud, mais pas tellement au-delà. On ne sait pas quand il est né et plus étonnamment, on ne sait pas non plus quand il est mort. C’est le propre des légendes.

James Stewart & Marc Uhry