#43- Solomon Ilori and his Afro Drum Band : Igbesi Aite (Song of Praise to God)

Est-ce qu’un individu peut enregistrer un seul album et impacter l’histoire de la musique, sans que grand monde soit au courant ? Oui.

Ce n’est pas d’hier que les circulations atlantiques tournent en dépit des stéréotypes migratoires. Solomon Ilori est né en Côte d’Or, actuel Ghana, de parents nigérians.

Les mobilités de populations étaient encouragées à l’intérieur de l’Empire Britannique, notamment pour dissiper les sentiments nationaux. C’est ainsi que Gandhi s’est retrouvé en Afrique-du-Sud et que les instruments de musique indiens font partie intégrante du patrimoine musical caribéen.

Là-bas au Ghana, il a grandi en apprenant la musique traditionnelle. Malheureusement, sa mère est décédée quand il n’avait que 11 ans, en 1945. La fin de la seconde guerre mondiale, les américains qui circulent partout en Afrique avec leur musique, l’aube de la décolonisation.

Alors il est renvoyé au Nigéria. Là il apprend non seulement le maniement des instruments, les talking drums qui parlent aux autres, aux ancêtres, aux esprits qui se manifestent à travers les choses. Il apprend aussi les flûtes, divers instruments. Mais il apprend aussi, peut-être surtout, la composition, les structures de la musique. C’est comme un dessinateur qui apprendrait aussi l’architecture. Et il apprend tout cela dans le contexte décolonial et des musiques du moment. Le Highlife, qui réinterprète les musiques afro-américaines, afro-cubaines, afro-caribéennes, à l’aune du classicisme du Golfe de Guinée. Mais aussi le Jazz et sa révolution Be-Bop, qui proposent une musique savante spécifiquement noire post-coloniale, qui ne cherche ni à revenir en arrière vers une intégrité originelle, ni à se distancier, ni à copier, mais sa propre intégrité, le génie spécifique de ce qu’on est.

Ça fait beaucoup à absorber, mais c’est ce que l’adolescent Solomon Ilori s’efforce de réunir. Toute l’Afrique de l’Ouest d’avant et de maintenant, et toutes les musiques afro-descendantes du monde.

Il peut le faire à Lagos, au Nigeria. Il peut le faire aussi partout dans le monde, en particulier dans le nombril du monde. Alors le voilà New-York, en 1958, en plein mouvement des droits civiques, en pleine crise. Rosa Parks, Emett Till, Martin Luther King, Malcom X. Une conscience noire s’ébroue, qui veut être autre chose que « non blanche », à la recherche d’un dialogue avec l’Afrique. Il est venu étudier la photographie, va savoir comment, mais c’est une encyclopédie de la musique.

Solomon Ilori se retrouve embarqué par les jazzmen New-Yorkais. Au départ, ils cherchent des percussions, un instrumentiste, un son yorouba. Mais il amène aussi des structures musicales, toute une architecture classique du Golfe de Guinée, oubliée par le Jazz américain.

Sans surprise, c’est Art Blakey, qui lui fait d’abord une place. Art Blakey, c’est encore aujourd’hui le prince des batteurs, celui qui en mettant la batterie au centre de l’orchestre a su restituer l’importance centrale de percussions qui ne sont pas une simple composante de la section rythmique. Ce autour de quoi tout s’organise. Ce qui parle. La re-fondation des talking drums.

Alors bien sûr, Blue Note, le label de légende lui propose d’enregistrer son propre album. Parce qu’il ne s’agit plus seulement d’incorporer des polyrythmies africaines au jazz américain. Il s’agit d’affirmer les structures musicales du Ghana et du Nigéria, en les nourrissant de cette modernité américaine. L’exotisme a changé de camp ; la centralité a bougé de pôle. Solomon a 28 ans, en 1962, Elvis Presley a enregistré son premier 45 tours il y a 5 ans et les Beatles sortent leur premier titre. Solomon, lui, réunit la formation la plus sobre qui soit, Jazz soit, mais en recomposant la grammaire, comme si les racines après lesquelles ce genre a toujours couru se présentaient comme les bourgeons qui fleurissent auprès des plus hautes branches.

Rien à branler du rock, du blues, du New-Orleans, du rythm’n’blues, de tous les bâtards d’une histoire de douleur. Il remet les compteurs à zéro en posant les structures musicales et les rythmiques africaines dont il est dépositaire au centre de la musique américaine, au coeur de l’actualité. Solomon Ilori a cassé dans ce premier album toute l’histoire des vainqueurs qui ont fait de l’Afrique une origine lointaine actualisée par l’Amérique. Il a fécondé l’Amérique coincée dans son récit du classicisme et de la modernité africaine. Tous les grands de la batterie et de la percussion mondiale ne feront plus comme s’ils ne savaient pas. Et il n’a plus jamais enregistré d’autre album sous son nom, en tant que leader. La classe ultime.

Ce mec a 92 ans, il est toujours en vie. D’autres dont on n’est pas sûrs ont ouvert la mer rouge ou sont ressuscités. Lui, on est sûrs de ce qu’il a produit et il partage le quotidien de notre planète.

James Stewart & Marc Uhry