Découvrez cette vidéo : « baranta with miatta fahnbulleh » !!
Alors encore une fois, c’est compliqué. Il faut qu’on vous parle du Liberia. Mais en attendant, Miatta Fahnbulleh est la fille d’un diplomate et sa mère est une avocate du droit des femmes. Elle a toujours voulu être chanteuse, mais cela ne se faisait pas trop qu’une femme chante en public. Alors elle a été lycéenne en Sierra Leone, puis étudiante au Nigéria, avant de partir aux Etats-Unis, en 1968. Elle va ensuite vivre en Angleterre, puis revenir au Libéria. Ici la musique qu’on écoute est une rencontre avec les musiciens sud-africains de la période de l’Apartheid. Intersectionnelle avant l’heure. Et elle est politique, c’est une ambassadrice des droits des femmes.
Mais c’est compliqué. Le Liberia est un rêve des abolitionnistes américains. Ils ont essayé d’y renvoyer les esclaves récemment capturés, pour les relâcher en Afrique, dès les années 1820. Mais ça se passe mal. Les portugais, français et espagnols et les autochtones qui vivent de ce commerce des humains n’apprécient pas trop la perturbation de leurs affaires et déciment les premiers groupes qui s’y installent.
Puis progressivement, à force de bateaux esclavagistes capturés, d’esclaves américains libérés, de commerce, les choses s’installent. Mais il ne suffit pas d’être victime pour être quelqu’un de bien. Les afro-américains prennent le pouvoir, le pays devient indépendant en 1847 et ils sont les seuls électeurs : ils instaurent un système où les autochtones n’ont aucun droit, sont soumis aux travaux forcés. Les noirs américains sont des colons aussi dégueulasses que les autres et cela durera cent ans, au-delà de la colonisation européenne.
Les afro-américains vont jouer avec les puissances coloniales, les multinationales du caoutchouc et réduisant les populations locales à un statut de force de travail, dénuée de tout droit civil et politique. Miatta est la fille de cette élite unique au monde : noire et coloniale. Elle chantera pour l’intronisation du dernier président incarnant cette ségrégation, dans les années 1970. Mais le Liberia reste l’idée d’une indépendance africaine qui précède la décolonisation, on l’a dit : c’est compliqué.
Les autochtones ont fini par se révolter, bien sûr et en 1986, ils ont renversé le gouvernement des dominants afro-américains. Mais comme toujours, c’est parti de travers, une guerre civile parmi les pires du continent africain au XXème siècle a éclaté dans les années 1990. 150 000 morts, 850 000 déplacés. Bien pire que les guerres mondiales, en nombre de victimes rapporté à la population. Ailleurs on aurait appelé cela un génocide.
C’est tout cela qu’il faut que Miatta porte, dans son exil, dans ses retours. Et il faut défendre les droits des femmes et des enfants, dans cette guerre totale, où ils sont insignifiants.
Elle va porter cet horizon à la force de sa voix, par dessus la guerre, l’espoir qui surnage à l’horreur. Pour le Liberia, pour l’Afrique du Sud, pour le Monde. Bien avant, bien plus concernée que les universités repues, qui se gorgent d’intersectionnalité, d’études post-coloniales. Avec tout ce dont elle-même est dépositaire de notabilité glauque et d’idéal de justice, de paradoxes.
Parce que la musique peut cela. Parce que la musique est politique. Elle n’avait pas le droit de parler, pas le droit de chanter, pas le droit de partir, pas le droit de revenir. Elle n’avait pas le droit d’incarner l’espoir et la justice dans la futilité des distractions musicales. Mais elle l’a fait.
C’est peut-être pour cela que son frère émigré au Royaume-Uni a prénommé sa propre fille Miatta. Et depuis un mois à peine, juillet 2026, cette Miatta Fahnbulleh II est devenue ministre de la sécurité énergétique et de la neutralité carbone du Royaume-Uni.
La puissance politique et la puissance éthique de la musique. La vague qui permet de passer au-dessus des horreurs.


James Stewart et Marc Uhry