On ne se rend pas compte à quel point la mer des Caraïbes (ou des Antilles) est une mer intérieure. A l’ouest, le continent. Tout au nord, le Yucatan mexicain, qui descend sur le Quintana Roo, prolongé verticalement vers le sud par l’enclave du Bélize. De là, la terre part à angle droit vers l’est, sur le Honduras pour environ 300km, avant de repartir au sud, dans l’isthme d’Amérique centrale le Nicaragua, la rampe de skateboard formée par le Costa Rica et le Panama, avant de filer plein est avec la façade atlantique de la Colombie, puis le Venezuela, sur pas loin de 2 000 bornes au total.
Et là, sur la façade est, un festival d’îles forme un croissant qui rejoint le Yucatan. D’abord, comme une excroissance du Venezuela, à quelques brasses des côtes septentrionales, on croise Trinidad. Puis une muraille de confettis qui tire vers le nord : Grenade, Saint Vincent, la Barbade, Sainte Lucie, la Martinique, la Dominique, la Guadeloupe, Antigua et Barbuda, Saint Barth’, les Îles vierges … Puis les îles s’agrandissent de plus en plus en tirant vers l’ouest : Porto Rico; la grande île partagée en deux pays : Saint-Domingue et Haïti, et enfin l’immense Cuba qui s’étire jusqu’aux rivages de la Floride et du Mexique, abritant en son creux la Jamaïque, hors de l’alignement, comme on pouvait s’y attendre
Ces rivages ont produit des richesses considérables du XVIIème et XVIIIème siècle : tabac, sucre, coton. C’était le Moyen-Orient de l’époque. Pour en prendre la mesure, au moment de la guerre d’indépendance américaine, la Jamaïque produisait à elle seule plus de richesse que les 13 colonies américaines. La Caraïbe a accueilli la traite négrière, des conflits permanents entre puissances européennes pour le contrôle des ports et des routes commerciales, s’appuyant sur des flibustiers qui ont fini par échapper à tout contrôle, à la faveur de la multitude des havres. Un archipel est un ensemble de connexions, c’est un système neuronal, une mécanique de circulation qui n’a rien de la chimérique stabilité d’un « pays. »
Alors la musique y a circulé et y circule toujours, mais en prenant une couleur différente dans chaque insularité, qui la nourrit de sa propre histoire spécifique. La dernière épidémie de virus variants a eu lieu dans les années 1990 : le dance-hall jamaïcain a trouvé son pendant dans le raggae Portoricain, mais aussi dans le Bouyon dominicain, qui a débordé sur ses deux plus proches voisins de la Guadeloupe et la Martinique. A Saint-Domingue, cela s’appelle le Dembow.
Sorti en 2022, ce son de Dixson Waz (35 ans à ce moment là) et La Tukiti (artiste dominicaine, 30 ans au moment des faits), ne va guère populariser le nom du Dembow. Mais en devenant la musique de pub de la campagne Deezer matraquée mondialement, personne n’a pu échapper à ce Dembow Trinidado-Dominicain, une forme de flibuste musicale
James Stewart & Marc Uhry
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