1Comme John King en son temps, avec ses Headhunters (éditions de l’Olivier) du coté de Chelsea à Londres ; Édouard Picod nous délivre avec Sexy Hooligans (Kindle) un premier roman en immersion chez les mauvais garçons des tribunes, lyonnais en l’occurrence.
Bouquin haletant, sujet sensible, entretien à bâtons rompus.

On imagine que ton livre est un mix de roman et d’essai sociologique, avec des personnages qui tiennent autant de la fiction que de la réalité ?

Exactement. Et mes personnages, notamment les deux principaux, sont une sorte d’amalgame de plusieurs personnes que j’ai connu à Lyon, dans les travées de Gerland (ndlr : le stade) et en dehors. J’ai ainsi essayé de concilier dans ce premier ouvrage mes deux passions que sont le football et la littérature.

Pourquoi as-tu choisi d’écrire sur ce monde des Ultras et/ou des Hooligans ?

C’est simplement un sujet que je connais bien et même de près. Je ne voulais néanmoins pas faire un remake de l’ouvrage de Philippe Broussard – Génération Supporter (Robert Laffond, 1990) – mais plutôt apporter un éclairage sociologique sur le Hooliganisme à travers l’exemple des activistes lyonnais. Un phénomène à mon sens très mal traité médiatiquement, avec beaucoup de fausses vérités, dîtes et imprimées… Quant au distinguo entre les ultras et les hooligans, il faut savoir que les premiers sont en charge de l’animation des tribunes (Tifos, chants etc.), qu’ils sont surtout à fond derrière leur club, et que les deuxièmes sont plutôt des supporters violents, qui aiment en découdre avec les supporters adverses ou bien avec les forces de l’ordre, voire parfois avec d’autres factions de supporters du même club.

Un genre de violence, a priori codifié, que tu as mis en parallèle avec celle de Fight Club, le film de David Fincher…

Il y a dans cette violence un coté défoulement et exutoire. Tel un exorcisme tant à l’agressivité qu’à certaines souffrances existentielles et sociales. À partir du moment où cette violence est voulue de façon collatérale, parfois effectivement codifiée et programmée lors de Fights en dehors des regards ; on peut y voir un coté chevaleresque tant du point de vue du courage que concernant l’envie de défendre son blason. Lorsqu’en revanche, cette violence est gratuite, c’est beaucoup plus tendancieux voire indéfendable. Et c’est vrai que dans le hooliganisme, la frontière entre les deux est sinueuse… Reste que cette violence se justifie à elle-même, dès lors que des personnes ont le sentiment d’exister à travers elle, ou d’affirmer un désaccord. La société est violente, les hools le sont aussi.

À l’instar du titre de ton livre, ce coté « chevaleresque » que tu évoques, pourrait très bien être pris comme une sacrée provocation ?

Oui, j’ai vraiment voulu jouer sur la provocation. Et déjà parce que les médias, souvent sensationnalistes, se servent du phénomène sans chercher à le comprendre. Seulement parce que la violence fait vendre.

2Pour essayer ainsi de comprendre le phénomène et pour ne serait-ce qu’appréhender ton livre, ne faut-il pas déjà connaître l’ambiance des stades et ce, depuis l’enfance ?

Oui parce que cela a à voir avec la fascination. Aller au stade quand on est enfant, est souvent un marqueur indélébile dans la construction d’un être humain. Je suis allé à Gerland la 1ere fois quand j’avais 11 ans et je ne m’en suis jamais remis. Ensuite, on peut devenir hooligan (ou pas !), sachant que ce n’est pas non plus une maladie mentale. Mais plutôt une quête perpétuelle d’adrénaline. La violence a souvent le même dénominateur commun de partout, que ce soit en banlieue ou au stade, et c’est l’ennui. J’ai juste l’impression que l’on stigmatise plus la violence dans le foot qu’ailleurs.

Déjà parce que certains clubs de supporters sont noyautés par des hordes nationalistes carrément racistes ?

Oui bien sûr ça existe, mais en ce qui me concerne, ces gens-là n’ont rien à faire dans un stade. On peut s’identifier à un club ou à une ville, mais toutes les considérations racistes n’ont rien à faire là-dedans. C’est juste mon avis, et je sais très bien que certains supporters et/ou hooligans ne le partagent pas…

Quant tu es enfant et que tu joues au foot, les éducateurs commencent par t’apprendre le respect de tes partenaires et des adversaires… La culture du football n’est-elle pas fondamentalement opposée à toute forme de racisme ?

Le football, en tant que jeu, a effectivement pour fonction première d’effacer les différences mais aussi de gommer les inégalités sociales, puisque nous avons tous au départ les mêmes shorts et tous le même maillot. Après, il ne faut pas se leurrer, il y a bien évidemment dans le monde du foot, des récupérations carrément « extra sportives » et des personnes qui se servent de celui-ci pour exprimer des idées de toutes sortes… Mais je ne pense pas qu’il y ait plus de racistes (ou d’anti-racistes) en tribunes, que dans le reste de la société.

Identification à un club, une ville et parfois à une classe sociale, notamment prolétaire… N’y a-t-il pas un décalage entre ce genre de culture populaire et les milliardaires qui courent sur la pelouse ?

Il y a bien sûr un coté scandaleux quand tu vois qu’un mec gagne en un mois ce que tu ne gagneras jamais dans toute ta vie… C’est vrai que le phénomène ne date pas d’hier ; il s’est néanmoins gravement amplifié ces dernières années. Mais ce qui fait aussi la magie du football, c’est qu’il est plein de paradoxes. Et que tous les gamins de la planète y jouent, en rêvant peut-être de devenir ce milliardaire. Il y a un coté antinomique voire déraisonnable dans la passion pour le football, mais c’est justement une passion…

3Pour le moins dévorante. Ainsi écris-tu : « Il n’existe pas dans le monde entier une équivalence en termes d’exutoire, d’engouement, de ferveur, d’adoration, de culte, de dévotion, de rejet, de haine, de violence, de mimétisme, de sacrifice que dans le football… »

Je crois que c’est Albert Camus qui disait à son époque : «  il n’a y rien qui ne me rende plus heureux que le football ». Au-delà des ses effets dévastateurs, cette passion est aussi un façon de rester enfant, d’être heureux un tant soit peu. Le problème aujourd’hui, c’est qu’il y a tellement d’enjeux médiatiques, politiques, financiers etc. autour du football, que forcément ça dérape. Et que les passionnés ne s’y retrouvent pas forcément…

Justement : le monde des supporters en général et des hools en particulier, n’est-il pas complètement en décalage avec l’univers du football de plus en plus lisse et en proie au business ?

Il y a du vrai dans ce que tu dis, mais à la fois, sans les supporters, les clubs de foot ne sont rien.

J’en reviens à ces Fights entre hooligans adverses organisées en dehors des stades et qui, a priori, si l’on suit le raisonnement de tes personnages principaux, se doivent de respecter un certain « code de l’honneur » : un contre un, interdiction de frapper quelqu’un à terre etc.

C’est généralement comme cela que ça se passe en France, même si c’est vrai que de plus en plus, le code de l’honneur a bon dos… Et dès que tu arrives dans des pays comme la Serbie ou la Pologne (par ex), autant dire qu’il n’y a plus aucune règle : les gars en face sont là pour te tuer. C’est le cas notamment dans tous les pays de l’ex-Yougoslavie, où les hooligans, sûrement traumatisés par une guerre pas si lointaine, sont de véritables bêtes sauvages.

Si l’on reste en France et si l’on croit comme tes personnages à une certaine « éthique » de la baston, cela signifie par ex qu’un hool lyonnais qui voit deux gamins avec des écharpes vertes, ne leur fera aucun mal ?

2En tous les cas, tous ceux que j’ai moi-même pu fréquenter ne le feront pas. Idem avec les bons pères de famille et tous ceux qui n’ont pas envie de se battre, stéphanois ou pas. Et d’ailleurs, si tes deux gamins se font effectivement malmener, l’idée serait plutôt d’intervenir et les défendre. Parce qu’à mon sens, il est même hors de question que des choses comme cela arrivent. Et quand je parle de rétablir une certaine vérité dans les médias, c’est déjà pour dire que le hooligan s’attaque à ceux qui sont là pour la même raison que lui.

« L’éthique » va-t-elle jusqu’au respect de l’adversaire, notamment stéphanois ?

C’est une question piège… À titre personnel, je respecte le public stéphanois et sa ferveur. Ensuite c’est certain que l’on n’ira pas boire des verres ensemble. Il faut aussi dire que les enjeux du Derby dépassent et de loin le simple coté sportif de l’affaire. Mais je ne veux pas trop m’appesantir sur le sujet.

Restons sur « l’éthique » des combats : le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’empêche pas les dommages collatéraux en tribunes ?

Oui ça arrive. Et oui, si tu me pardonnes cet « oxymore », il y a de mauvais hooligans. Leur violence engendre effectivement parfois des débordements dramatiques. Dons oui il arrive que des gens soient là au mauvais endroit, au mauvais moment. Mais il ne faut trop exagérer le phénomène et surtout ne pas taire non plus les violences policières, souvent dramatiques elles aussi. Mais dont on ne parle jamais. C’est quoi qu’il en soit certain que je n’ai pas écrit un bouquin sur le monde des Bisounours

Ce ne sont pas non plus des Bisounours qui ont provoqué les drames que le monde du foot a connus, notamment au Heysel en ’85…

Oui mais c’est difficile de comparer avec la période actuelle. On parle d’une époque où les stades n’étaient pas sécurisés et de hooligans anglais, alors précurseurs et champions d’Europe en la matière. Sans vouloir minimiser le phénomène, il faut juste dire que le hooliganisme a ainsi provoqué la mort d’environ 3000 personnes depuis qu’il existe. C’est bien sûr énorme, mais à la fois peu comparé à d’autres fléaux. Mais surtout, jamais de tels drames ne sont arrivés en France et bien heureusement. Il n’empêche que le football est sûrement la version moderne des jeux du cirque, qu’il se jouait en des temps immémoriaux avec une tète coupée à la place du ballon… On ne peut nier qu’il y a un coté guerrier dans le foot.

« Le football, c’est la guerre poursuivie par d’autres moyens … »
Et c’est également Platini (président de l’UEFA : Union of European Football Associations) qui demande l’été dernier aux brésiliens d’attendre la fin de la coupe du monde pour se révolter…

Il aurait sûrement mieux fait de se taire ce jour-là et c’était justement le bon moment pour se révolter, avec le monde entier devant sa télévision. Entre ceux qui courent après un ballon et ceux qui crèvent de faim, il n’y a pas match. Je vais même être très manichéen et/ou utopiste sur le sujet : si tu peux sauver la vie d’un seul homme en arrêtant une coupe du monde de foot, tu dois le faire et même si cet homme est stéphanois ! Enfin bref, les excès du foot son légion et lorsque l’on attribue l’organisation d’une coupe du monde à un pays (le Qatar) qui construit ses stades sur un mode esclavagiste, c’est certain qu’il y a de quoi se poser des questions.

Sans raconter toute l’histoire, l’un des personnages de ton livre, après une grande période d’introspection en prison, finit par abandonner les fights et la violence… j’imagine que c’est aussi pour toi une façon de conclure ?

Certains se battent parce qu’ils aiment ça et d’autres pour exorciser des souffrances. C’est une réalité. Mais la vie est souffrance (proverbe bouddhiste) et comment peux-tu te connaître si tu ne t’es jamais battu ? (David Fincher). Reste qu’à l’heure de la rédemption et sur le chemin qui peut mener au bonheur, mieux vaut sûrement abandonner la violence. C’est un roman et je voulais sans doute qu’il se finisse sur une note d’espoir.

Une façon de dire que la vie est ailleurs, notamment en dehors des tribunes ?

Il existe des gens qui ne vivent que pour ça. Je trouve cela à la fois beau et triste.

Comme lorsqu’au milieu d’une Fight, l’un de tes personnages reçoit un texto d’amour de sa fille ?

Oui. Et cette anecdote est vraie.

 

Laurent Zine

 


Sexy Hooligans par Édouard Picod.

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