Chroniques Milanaises

Une série d’articles de Christophe Chigot, parti à la découverte des mouvements institutionnalistes en Italie. Comme en France, mais sûrement autrement, ces mouvements ont approché l’institution pour la déranger, la renverser, l’analyser avec ses protagonistes, en faire des objets politiques. Au programme, l’institution en négation de Basaglia et l’abolition de l’asile psychiatrique, le projet « Olinda » à Milan comme suite possible de l’abolition, Renato Curcio, l’institution totale, la prison, la « socianalyse » narrative et bien d’autres pépites à se mettre dans la sandale.

Chroniques Milanaises #2

Socialiser les problèmes
Un problème dans un collectif, une équipe, une institution, se discute le plus souvent  »en famille », sans trop faire de bruit, et se règle grâce à une procédure, une loi, un procédé bureaucratique.
S. boit trop au travail, la cheffe d’équipe va lui en toucher un mot : il est décidé que l’alcool est interdit pendant les heures de travail. M. est un écolier violent, il tape ses camarades. Le directeur convoque la famille et renvoie l’élève pour deux jours, premier avertissement. Une association a un problème de trésorerie, les salariés décident de différer leurs paies, sans en parler au conseil d’administration…
De même, dans nos sociétés libérales, les politiques tentent d’isoler les problèmes, de les individualiser et de les résoudre par des procédures bureaucratiques. Le chômage est abordé par le biais du chômeur-qui-manque-de-formation-de-courage-de-volonté-et-est-paresseux. Après trois refus d’emplois proposés, il sera exclu du dispositif d’assurance chômage pourtant cogéré par les syndicats qui le représentent.
Franco Basaglia, au début de sa carrière de psychiatre, dans les années 50, découvre l’asile psychiatrique. Un monde horrible, de misère, où l’enfermement, la camisole, les draps qui nouent, les draps mouillés qui étouffent et font perdre connaissance,
l’électrochoc, la punition, l’entassement ou l’isolement, servent de mode de gestion d’une population cachée à la société. Le problème est tabou, fait peur et, sous prétexte de protection des dits malades et des dits normaux, une prison au relent de camps de concentration permet de régler le problème… « en famille », en catimini.
Il constate que l’asile psychiatrique, la manicomio, ne sert pas à soigner les malades mais à les contenir, à les tenir à l’écart des autres, des normaux. Tous les actes réalisés par le personnel servent à rendre les dits malades en objet de l’institution, à les institutionnaliser afin qu’ils rentrent dans les rouages de la machine-institution. Basaglia se sent complice et, au-delà de la vergogne, naît en lui une espèce de rage qu’il va retourner peu à peu contre l’institution (1).
Dans un premier temps, sensible aux expériences communautaires anglaises et au mouvement français dit institutionnaliste – mouvement qui naîtra suite à l’expérience de Saint-Alban et à sa suite plus connue, La Borde – il va expérimenter à Trieste (2), où il prend le poste de directeur, une approche plus respectueuse du malade. Les résultats sont probants, et nous en reparlerons, mais sont loin de satisfaire notre héros : elle ne fait que gérer autrement une mise à l’écart d’une population par un système. De son point de vue, tout ça n’est que management d’un problème qui demeure. Pour lui, le problème – une société rend souffrante une partie de sa population et ne trouve comme réponse qu’un enfermement managé de manière plus ou moins douce – reste entier.

La réponse devrait être renvoyée à la société. Il faut que les personnes qui souffrent de problèmes psychiatriques non seulement fassent partie de cette société, mais aussi que la société toute entière s’en occupe, les professionnels et puis les familles, les voisins, les amis, les collègues de travail, de jeux, de sport, de… bistrot. Ces dits-malades sont nos frères, nos sœurs, nos cousines, nos amis. Qui ne connaît pas une personne qui souffre ou qui a souffert de problèmes psychiatriques ? Nous sommes tous concernés par un problème auquel nous contribuons tous un petit peu et, en tous cas, auquel nous devons faire face plutôt que de le mettre sous le tapis de l’asile. Pour Franco, faire sortir de l’enfermement une partie de la population passe par une politisation du problème et donc par sa visibilité sur la place publique, du village ou de la ville. Il faut donc aller plus loin qu’une thérapie institutionnelle plus douce.

À partir de 1973, il va initier un mouvement social, la psychiatrie démocratique, qui proposera de manière radicale l’abolition des asiles (et des hôpitaux donc) psychiatriques. Ce mouvement, qui va grossir, s’infiltrer dans les syndicats, les partis politiques – qui n’a pas un frère ?… – va faire advenir une loi, la Loi 180, en 1979, qui donnera 20 ans aux hôpitaux psychiatriques italiens pour fermer.

A grands traits, aujourd’hui, le système italien fonctionne avec des urgences psychiatriques, un des services des hôpitaux, des centres d’accueil et de soins de jour réparties sur tout le territoire, des communautés avec ou sans hébergement et différents projets d’insertion par le travail, de programmes éducatifs, ou encore d’actions culturelles. En ce sens, Olinda, (http://lezebre.info/chroniques-milanaises-1/) est une des suites exemplaires de ce renversement.

À présent, imaginons que les problèmes soulevés par notre travailleur-alcoolo, notre écolier-violent, nos salariés responsables, soient renvoyés, travaillés et gérés par l’ensemble de la société. Imaginons que leurs collègues, leurs chefs, leurs voisins… se considèrent responsables des difficultés et des réponses à y apporter. Imaginons-nous refusant les solutions toutes faites nous permettant de déculpabiliser, refusant la procédure bureaucratique, l’institution-qui-traite-bien-les-gens et qui nous évite d’avoir le problème sous les yeux.

Socialisons les problèmes, politisons notre quotidien !
Vive Franco… Basaglia !
Christophe Chigot,
avec le soutien intransigeant de Bénédicte Geslin.
Dessins de Koursk 
1. L’institution en négation, l’un des principaux ouvrages pour découvrir sa pensée.

2. À l’hôpital psychiatrique de Gorizia.

Chroniques Milanaises #1