Chroniques Milanaises

Une série d’articles de Christophe Chigot, parti à la découverte des mouvements institutionnalistes en Italie. Comme en France, mais sûrement autrement, ces mouvements ont approché l’institution pour la déranger, la renverser, l’analyser avec ses protagonistes, en faire des objets politiques. Au programme, l’institution en négation de Basaglia et l’abolition de l’asile psychiatrique, le projet  »Olinda » à Milan comme suite possible de l’abolition, Renato Curcio, l’institution totale, la prison, la « socianalyse » narrative et bien d’autres pépites à se mettre dans la sandale.

Kourks

 

Chroniques milanaises #1

Bienvenue à Olinda !

Olinda (http://www.olinda.org/) est le projet qui fait suite à la fermeture de l’hôpital psychiatrique Paolo Pini à Milan. Le, en fait, les projets qui, tout en accompagnant et aidant les patient.e.s, permettent une ouverture sur la ville, sur la vie de la cité. Cette volonté d’ouverture est issue directement du mouvement anti-institutionnel initié par Basaglia, mouvement qui souhaitait faire sortir de l’asile les problèmes liés à la psychiatrie et faire rentrer dans ces asiles la ville, la vie de la cité.

Olinda est aujourd’hui un parc, un grand parc boisé et ponctué de pavillons.

À Olinda, il y a un bar-restaurant, une auberge de jeunesse, une fabrique de pâte[1] artisanale, des communautés de personnes ayant des troubles psychiatriques, des potagers collectifs, un théâtre, une église copte tenue par des Erythréens, un service de soins palliatifs, au moins un café associatif, un parc avec de grands arbres, un terrain de foot et des clairières, un traiteur, un festival de spectacles  »Da vicino nessuno è normale [2]« .

Kourks

À Olinda, il y a des dits-fous et des dites-folles qui vivent en communauté,
des dits-fous qui vivent dans l’auberge de jeunesse,
des dites-étrangères issues de pays riches qui viennent dormir à l’auberge de jeunesse,
des dits-italiens aussi,
des dites-folles qui habitent ailleurs ou pas mais qui viennent travailler,
des dits-étrangers issus de pays pauvres qui viennent travailler,
des dits-étrangers issues de pays riches qui viennent travailler, comme moi,
des dits-jeunes sans diplôme des « Neet[3] » qui travaillent et/ou fréquentent des programmes d’insertion,
des dites-italiennes de régions pauvres ou riches qui travaillent à encadrer, éduquer ou à soigner.
Des dits…

 

À Olinda, au Jodok, le café-restaurant, le premier jour où je suis arrivé, je me suis vite mis au ménage, le reste de l’équipe savait quoi faire, moi non. Mon italien hésitant et troué a tout de même fait son chemin jusqu’à la fin de la journée, obligeant certains à parler moins vite, d’autres à se répéter sans pour autant se faire comprendre par mon oreille débutante.

Le lendemain, mes compétences se sont étendues au-delà de la scopa[4] et j’ai commencé à découvrir mes collègues : Ibra, en cuisine, d’origine sénégalaise, qui me dit en français que j’ai meilleur accent que lui, Suna, en cuisine, qui me dit rien, me lance des regards hostiles et donne des ordres à tout.e.s, Monica, au bar depuis 6 mois et qui aimerait prolonger, Pino qui connaît tout et explique à tout.e.s, Bea au service, d’origine brésilienne toujours le sourire, toujours à répéter plusieurs fois les derniers mots entendus, s’arrête en plein service pour admirer un pollen qui vole… et Fabio, 21 ans, en cuisine, pas bavard, du tout.

À Olinda, les premiers jours, souhaitant comprendre comment se jouait le pouvoir mais n’ayant pas consulté l’organigramme volontairement, je discute avec mes collègues qui me montrent des chef.fe.s, tout.e.s avec des gueules d’éduc’ ! Ils travaillent à l’étage et passent au début et à la fin du service pour expliquer des trucs.

Et puis il y a Thomas, le directeur, sûrement le chef des éduc’ donc, mais sûrement aussi le directeur des directeurs… De temps en temps, Thomas vient mettre la main à la pâte, au bar ou à la pâte en haut, pour l’atelier de fabrication de… pâte du jeudi. Bref, il sort de son bureau.

Mais enfin, il y a aussi Pino et Suna qui ont tout sous contrôle et à qui on va demander quoi et comment faire.

Le deuxième jour, arrive le directeur de l’hôpital de Niguarda. Branle-bas de combat, c’est lui qui a le plus de pouvoir. Il est reçu, ça se voit, on a fait deux heures de ménage, même les araignées y sont passées ! On m’explique rapidement que c’est lui qui peut décider de la suite d’Olinda.

Bon, qui sont mes chef.fe.s, à moi ? Ben… Rosario qui a signé mon contrat et que je croise, des fois. Pino et Suna, de fait, mais aussi Monica qui me dit quoi et comment faire.

Bon j’irai jeter un coup d’œil à l’occasion à cet organigramme…

 

Kourks

[1]    les pâtes en français deviennent la pasta, au singulier en italien, sûrement un reste de conscience du procédé de fabrication – on fabrique une pâte que l’on découpe ensuite – que nous avons oublié dans notre langage.

[2]     »de près, personne n’est normal »

[3]    novlangue européanno-libérale : Not in Education, Employment, or Training

[4]    le balai

 

Christophe Chigot,
avec le soutien intransigeant de Bénédicte Geslin.
Dessins de Koursk